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  • : Lettres de 3 frères poilus
  • Lettres de 3 frères poilus
  • : 3 frères, Maurice, Paul, Joseph, élevés dans une famille catholique et patriote qui ne roule pas sur l'or. Maurice passe son bac de philo en 1912, comme 7000 autres condisciples. Paul vient d'obtenir son Doctorat en médecine et part sous les drapeaux pour un service militaire normalement de 3 ans. Joseph est un jeune vicaire. Leur destin va basculer au cours de l'été 1914. Voici, semaine après semaine, leur correspondance de guerre. Que leur courage ne soit pas oublié.
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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 10:13

 Résumé des lettres précédentes :
Les 3 frères, Maurice le sergent, Paul le médecin et Joseph le vicaire, après une courte période d'observation ont été lancés dans la tourmente. La vie de Paul et Maurice n'a tenu qu'à un fil pendant cette période qui sera finalement la plus meurtrière de la guerre. Après une reculade spectaculaire, voici le temps de la contre-attaque avec la désormais fameuse bataille de la Marne, dont chacun n'aura bien sûr qu'une vision extrêmement parcellaire.
La mère de ces trois jeunes hommes est toujours dans un village du sud de la France tandis que le père et leur soeur, Yvonne, sont bloqués dans le nord à Maubeuge, envahi par les Allemands.


Joseph, au centre de la photo prise dans les Vosges, après quelques mois de guerre

Toul ce 1er nov 1914


Mon cher Maurice,


Avant de m'étendre sur la paille je t'adresse un souvenir en ce soir de Toussaint. Je n'ai reçu encore qu'une lettre de toi et voilà bien la neuvième que je t'écris. Je voudrais bien apprendre que tu les as toutes lues. Paul m'a écrit plusieurs fois, je n'ai que 3 de ses cartes. Il va bien et il attend les articles d'hiver que maman lui a annoncées. Je sais que tu avais toi aussi un paquet. Je suppose que tu l'as reçu. Il y a trois jours nous arrivait en qualité d'éclopé un pauvre galeux, sale et misérable. Tu ne devinerais pas qui était ce soldat. Jean Y.. J'ai causé longuement avec lui, il m'a raconté ses mille et une aventures. Je le reverrai avant son départ. Allons vite un mot, je vais faire un bout de prière et je penserai bien à toi. Je t'embrasse de tout coeur

Joseph


Ce vendredi 13 Novembre 1914

Ma chère Maman,


Votre lettre du 6 vient de me parvenir, m'apprenant que vous étiez sans nouvelles de moi depuis une quinzaine. J'ai pourtant écrit 2 ou 3 cartes ces temps-ci qui ont dû vous arriver. J'écris toujours au moins une fois par semaine, parfois deux. La poste fonctionne assez bien en ce moment. Il est vrai que la guerre de siège s'est généralisée et que la plupart des troupes sont pas suite à poste fixe. De notre côté c-à-d- dans les Hauts de Meuse notre situation est stationnaire depuis plus d'un mois. Il y a  par moments de petites actions de détail comme la prise du village de St R. à la baïonnette par notre régiment, qui a paru dans les journaux vers le 1O Novembre. Nous sommes 3 jours au repos dans un petit village au sud de Verdun. On construit de tous côtés quantité de huttes plus ou moins souterraines où l'on n'est pas trop mal. On s'ingénie à passer l'hiver de son mieux. Le froid commence à se faire sentir. Nous n'avons pas eu de neige et très peu de pluie, ce qui est très appréciable.

J'ai eu des nouvelles de Maurice : il a supporté assez bien jusqu'à présent les mille fatigues de la vie de campagne. J'espère qu'il se tirera bien d'affaire. L'essentiel est cette guerre finisse le plus tôt possible et que les Boches soient complètement écrasés. Les Russes font en ce moment du bon travail et avancent vite ; ça va être la marée qui inondera tout. Néanmoins, ici on n'en compte guère la fin de la guerre avant Pâques, mais il y a tant d'imprévu dans une guerre qu'il est oiseux   de faire des pronostics. Voici déjà plus de trois mois que nous sommes partis de Soissons et depuis nous en avons vu de dures sans faire beaucoup de chemin. Dans le mouvement de repli général nous avons fait sentir lourdement notre griffe à l'ennemi notamment du côté  de Longuyon, Sorbet, à Beausée, à la Vaux-Marie. Nous sommes restés des journées entières sous les obus qui tombent par centaines. Au début de septembre en particulier, le service médical au 67e a été bombardé toute une après-midi dans l'hôpital de Montfaucon où il fonctionne. Aussi maintenant sommes nous cuirassés. Du reste la situation a bien changé depuis ; le feu s'est fort ralenti. Presque tout se passe dans le Nord. Quelle bonne nouvelle quand on apprendra que Maubeuge est délivré. J'ai vu dans les journaux que cette ville avait subi un bombardement de 14 jours, du 25 août au 6 septembre, dont 9 par la grosse artillerie. Notre ravitaillement s'effectue très bien. Nous pouvons acheter assez facilement du thon, des conserves de truite saumonée, de saumon, de filets de maquereaux, du chocolat. Le grand succès culinaire c'est le gateau de riz, caramélisé et flambé à l'eau de vie. Au point de vue linge et lainages, j'ai touché tout ce dont j'avais besoin, jusqu'à un passe-montagne, des chaussettes de laine. Il ne me manque qu'une culotte bleue de cheval, une vareuse et un imperméable. 

Dès que je le pourrai, je vous expédierai 3 ou 400 francs est un mandat poste et par lettre recommandée. Ca me débarrassera. Vous l'utiliserez dans la mesure de vos besoins et vous pourrez mettre le surplus à la Caisse d'épargne.

Ecrivez-moi souvent. Je vous embrasse bien fort.

Dr Paul

Remis au vaguemestre le 14.


14 Nov. 14

Bien chère maman,


Tu dois être dans l'anxiété n'ayant pas reçu de mes nouvelles depuis quelques temps, mais sois sans inquiétudes, car voici six (?) jours que nous étions dans les tranchées dans l'impossibilité d'écrire, par le fait je suis absous. Je suis toujours en bonne santé, mais cette fois ci, ce n'est  pas sans accroc, un éclat d'obus dans le pied droit. Je suis évacué vers Cahors, mais je ne sais pas où encore, je t'écrirai aussitôt pour t'indiquer ma nouvelle adresse. Mais ne t'inquiète pas, ce n'est pas grand chose, on souffre un peu, mais bah !! enfin c'est pour notre droit, c'est pour la France. Je t'embrasse de tout mon coeur.

Blessé depuis le 13 au soir       Maurice



Agen, le 20 Nov 1914

Bien chère maman,


Je reçois aujourd'hui 20 ta bonne lettre du 18 qui m'a fait beaucoup de plaisir. Mais rassure toi, je ne souffre pas sauf lorsqu'on refait mon pansement parce qu'on touche à la plaie avec une lancette. Le major appuie tout le tour de l'éclat pour faire sortir le pus qui s'y trouve en grande quantité et enfonce de la charpie qui s'imbibe du pus ; pour terminer on y met un bon peu d'iode qui brûle la plaie. Je ne peux pas te dire encore quelle sera la blessure ; on tirera pas l'éclat que lorsque le pied sera revenu à son état normal, car il est très enflé, puis on le passera à la radiographie, pour voir s'il n'y a pas d'os  du métatarse de cassés. Je vis avec les sous officiers blessés ou malades ; nous sommes à 4 pour l'instant dans une petite salle chauffée où on est très bien, et bien nourris. L'un d'eux a une jambe coupée, le voilà unijambiste et il en a pris courageusement son parti, l'autre a le bras cassé, l'autre est malade, et moi le pied abîmé (un trou gros comme une pièce de 2 fr). Nous avons presque tout ce qu'il nous faut ; on nous fait passer des journaux et ainsi nous suivons les évènements, nous avons également des livres, aussi on ne s'ennuie pas.

Nous sommes soignés par des infirmiers, mais des infirmières de la croix rouge personnes très bien d'ailleurs viennent nous voir matin et soir et assistent aux pansements. Parmi les infirmiers beaucoup d'ecclésiastiques.  L'aumonier du lycée puisque nous sommes dans un lycée est venu nous voir. 

Le temps est beau, mais la température a baissé considérablement ; hier de l'avis de notre infirmier il y avait 4° sous 0 le matin.

Je me promène avec des béquilles comme un vieil invalide. Tu as compris ? C'est bien à Soupir que j'ai été blessé et voici comment.

C'était le 4e jour que nous passions en première ligne à 100 mètres des Boches nous étions dans les greniers des maisons de Soupir que nous avions crénelées ; 4 nuits de suite nous avions eu des attaques, mais sans résultats aucuns. Ne pouvant nous déloger ils essayèrent de le faire avec leurs 220 dont les effets sont terribles dans un village ; « des marmites !! ». Alors à 14 heures le jeudi ils commencèrent par une violente fusillade ; puis le canon commença la danse. Ils arrosèrent tout le village, ce fut terrible (aucune maison ne resta debout). Cependant malgré le feu, je restais en observation pour voir si ma section devait intervenir à la baionnette car on craignait que les Boches chargent ; c'est alors qu'un obus tomba 10 mètres derrière moi, détruisant 2 granges, tuant 2 ou 3 vaches qui se trouvaient derrière ; un éclat me toucha en même temps je poussai un cri, tant la douleur fut vive (un formidable coup de baton sur le corps rendrait à peu près cette douleur) ; puis toute une dégelée de pierres, de planches, de tuiles etc me dégringolait  sur le dos, sans me causer de mal heureusement ; je gagnais aussitôt la cave où se trouvait ma section et je m'y faisais panser aussitôt. Pendant ce temps 2 sections de ma compagnie atteintes par des obus se repliaient en arrière, laissant quelques morts et des blessés dans les trous faits par ces « marmites » (des trous où l'on pourrait mettre 4 chevaux). Les obus continuaient de tomber, et si près de l'endroit où nous étions que plus d'une fois nous avons cru être ensevelis ; la cave tremblait, les bougies que nous allumions s'éteignaient par l'effet de la secousse, et la porte vola en éclat.

Enfin malgré tout on riait aux éclats quand l'obus tombait près et que la cave ne s'écroulait pas ; c'était peu le cas !! enfin ! Le soir arrivait et j'avais peur d'une attaque des Allemands ; ils l'auraient faite, nous étions prisonniers ; aussi profitant d'une accalmie j'ai gagné clopin clopant le poste de secours entouré d'énormes trous d'obus. La je vis notre commandant qui pleurait ; il ordonna aux sections qui s'étaient repliées de reprendre leur position, puis à une compagnie qui était en réserve de renforcer la ligne de peur d'une charge ennemie, qui je crois ne se produisit pas.

Mais je vous assure que j'ai vécu là des instants bien terribles, car non seulement on craignait l'écrasement par ces « marmites », mais encore on redoutait une charge des Boches, car la moitié de la section qui était occupée de creuser un boyau vers les tranchées ennemies au moment de l'attaque était enterrée sous les décombres et nous n'étions plus en état de résister et d'empêcher les Boches d'entrer dans le village ; heureusement et j'en remercie Dieu rien de tout cela ne s'est produit. Si j'obtiens une assez longue convalescence (15 jours ou 1 mois) après ma guérison, j'irai la passer à Moras ; mais j'en ai encore pour quelques temps. Tu pourrais envoyer le paquet dont tu parles, les cigares et cigarettes me feront grand plaisir. J'aurai besoin d'argent également, car blessé, je ne touche plus de prêt ; on me doit encore le dernier prêt du 1 au 10, mais quand me sera t'il payé je n'en sais rien !

Quant aux affaires que tu m'as envoyées, elles sont restées en partie dans le sac que j'ai donné à un camarade de section dont le sac avait été enfoui dans les décombres à la suite du bombardement. Aussi n'ai je pas profité du linge. Enfin tant pis, d'ailleurs blessé on ne conserve rien sauf ce qu'on a sur soi. Le camarade d'ailleurs a tout mon fourbi, fusil, équipement et sac.

Dans le voyage j'ai perdu mon couteau ma pipe et ma montre, ce qui m'ennuie le plus car c'était un souvenir, la réclamer c'est impossible, car je ne sais où je l'ai perdue ; est ce à Soupir quand j'étais allongé dans la cave, est ce dans la voiture qui m'a transporté à l'ambulance, est ce dans les trains, en tout cas elle est bien perdu. La montre d'ailleurs n'allait plus, elle avait pris un bain à Marienbourg en Belgique quand nous avons été obligés de passer un ruisseau ; j'avais de l'eau jusqu'à la poitrine, tout était rouillé; Je la regrette tout de même ; que veux tu ? Je m'en passe pour le moment.

Le chef de section (adjudant) qui avait remplacé l'adjudant Nivolle mort à la suite d'une attaque à Vailly a été blessé à la main à Soupir, ce qui fait qu'il ne reste plus qu'un sergent à la section. La compagnie a eu beaucoup de pertes, les gradés manquent.

Je commence à me lever, cela change un peu, au lieu de rester coucher tout le temps, car ça fatigue. Je vais écrire à Paul et à Joseph, ils le savent déjà je suppose, car je leur ai écrit en même temps qu'à toi. A bientôt de tes nouvelles, j'attends le paquet et l'argent. Merci. Je t'embrasse de tout mon coeur.

Maurice

Pendant le trajet de Fismes à Agen (partis le vendredi à 11h nous sommes arrivés ici le lundi dans la nuit) nous avons été bien accueillis partout. Dans les gares chacun nous apportait quelque chose, vin, gateaux, fruits, café, lait, cigarettes etc. Des dames et des demoiselles montaient dans les wagons et nous distribuaient le contenu de leurs paniers. Tous les blessés étaient égayés par cet accueil, et puis de voir des dames et des jeunes filles, cela leur semblait si nouveau ?

Allons adieu 

A tout le monde donne le bonjour de ma part. Mes meilleurs souvenirs à tous.
Maurice



Commentaires de Thiaumont :
pour en savoir plus sur le parcours des régiments de Paul (67e RI) et de Maurice (127e RI de ligne) dans les premiers mois de la guerre, voici des liens utiles :

http://fr.wikipedia.org/wiki/67e_régiment_d'infanterie_de_ligne


http://fr.wikipedia.org/wiki/127e_régiment_d%27infanterie_de_ligne

Autre site incontournable : mémoire des hommes, où l'on peut retrouver la fiche de la plupart des soldats disparus :
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/


Prochaines lettres vers le 23 novembre 


 


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Published by thiaumont
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