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  • : Lettres de 3 frères poilus
  • Lettres de 3 frères poilus
  • : 3 frères, Maurice, Paul, Joseph, élevés dans une famille catholique et patriote qui ne roule pas sur l'or. Maurice passe son bac de philo en 1912, comme 7000 autres condisciples. Paul vient d'obtenir son Doctorat en médecine et part sous les drapeaux pour un service militaire normalement de 3 ans. Joseph est un jeune vicaire. Leur destin va basculer au cours de l'été 1914. Voici, semaine après semaine, leur correspondance de guerre. Que leur courage ne soit pas oublié.
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7 décembre 2008 7 07 /12 /décembre /2008 14:06
Maurice, sergent
au
127e RI est en convalescence à Agen après une blessure au pied à Soupir survenue mi-novembre 1914. Pour ses frères, Paul le médecin major  au 67e et Joseph prêtre-infirmier, cette blessure "honore grandement leur famille", et pourrait peut-être la "protéger de malheurs plus grands". Tous attendent des nouvelles de leur père et de leur soeur bloqués à Maubeuge en territoire occupé.
Thiaumont



Le 7 Déc 1914


Bien chère maman


J'ai reçu ta lettre du 3, merci de tant penser à moi. Mais ne t'inquiètes pas. Cela va bien mieux ; je peux poser le pied à terre, sans toutefois pouvoir m'en  servir encore, cela ne saurait tarder. Tous les jours avec 2 ou 3 autres sous-of nous allons faire un tour dans les cours du Lycée transformé en hopital, le temps est beau et doux, cela fait du bien. Je vais voir un tirailleur algérien qui était dans le même wagon que moi en venant ; il a une jambe coupée (déjà guérie), l'autre avait été cassée (elle va mieux) et enfin il avait déjà reçu un éclat dans la tête au dessus de l'oeil. Mais maintenant : « y a bon » comme il dit (cela va mieux). Chaque fois qu'on y va  il est content et nous montre son moignon cicatrisé, mais il est gai tout de même. Les tirailleurs ce sont des types, excellents soldats, un peu sauvages, mais bah ! « Couper têtes et donner aux chiens ». A voir certains blessés je ne suis pas à plaindre vraiment. Ai reçu lettres de Joseph ; il va toujours bien et fait mon éloge en termes enflammés ; allons je ne suis pas à plaindre au contraire !!! quand va finir ce fléau ? Il est probable qu'il y en a encore pour longtemps ??? J'ai reçu encore des revues de Mr M. (lectures pour tous, annales, excelsior etc) elles sont très intéressantes et cela me fait passer  le temps. Je lui ai déjà écrit une fois assez longue lettre, je répondrai encore  à son 3e envoi etc.. Je t'envoie encore une carte (le lycée où je suis). Je t'embrasse de tout coeur

Maurice

Voici 2 liens sur les tirailleurs algériens pendant la Grande guerre :
www.greatwardifferent.com/. ../Oran_Arras_01.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/2e_régiment_de_tirailleurs_algériens
Thiaumont

 

Agen le 16 Décembre 1914


Bien chère maman,


Je fais le paresseux depuis 2 ou 3 jours, je n'écris pas et je recule toujours le moment d'écrire, je ne sais pourquoi, en fin je profite d'un jour où je n'ai plus rien à lire pour écrire une quantité de lettres et de cartes. Ici rien de nouveau, ma blessure va de mieux en mieux ; je commence à faire quelques pas sur mes jambes, mais je ne vais pas loin car mon pied est encore faible et si je force un peu cela me fait mal, mais ça passera comme le reste. Pour la guerre la situation est toujours la même ; on ne signale que des succès partiels et qui doivent couter assez cher, j'en sais quelque chose ; le mieux serait de tenter un grand coup et d'y aller carrément ; mais où se trouve le point faible ? Joffre a étudier tout le front il va méditer où et quand ??? espérons.

D'ailleurs on attend peut être le moment où l'Italie et la Roumanie entreront en ligne, car cela se fera un jour ou l'autre et peut être plus tôt qu'on ne le pense et cela de notre coté à peu près certainement ? Cela activera les opérations. Souhaitons le pour que cela finisse le plus vite possible. Quant à la lettre de Maubeuge elle m'a fait grand plaisir, ils vont tous bien et s'accommodent le mieux qu'ils peuvent de leur situation.

Temps pluvieux et froid, c'est l'hiver qui commence. Maintenant je vais un peu te raconter mon voyage dans la Drome, quoiqu'il remonte à 5 mois exactement. 

25 juillet 1914

J'obtenais une permission de 10 jours à partir du 16 juillet si je m'en souviens bien. Je suis parti de Condé par le train de 11h et arrivé à Maubeuge à 3h. Mais il n'y avait pas de train pour Paris me permettant d'arriver assez tôt pour prendre le dernier rapide du soir ; aussi je ne suis parti que le lendemain de bon matin Dimanche 17, à 4h12 pour Soissons où je suis arrivé je crois vers les 10h. Je me suis aussitôt mis en quête du logement de Paul, et j'y arrivais après maints détours vers 11h et 1/4. Une petite rue, des logements assez vieux, mais à l'air propret, enfin une maison de même apparence avec le n°9 je crois, c'est ça il n'y a pas d'erreur ; je rentre et demande à la bonne femme « Mr B. « S.V.P. » « à gauche, la porte de l'entre-sol » « merci » et je vais à l 'endroit indiqué.

J'examine les abords et je rentre sans frapper....personne....mais à peine ai_je frappé la porte derrière moi que Paul débouche de la petite pièce à coté ; il est stupéfait en me reconnaissant, car il ne s'y attendait pas...on s'embrasse et on cause. Il était en petit déshabillé et s'apprêtait à se laver pour partir à la Messe de 11 et ½. Il me fait les honneurs de son intérieur : un salon confortable, avec fauteuils et tables etc et une petite pièce qui lui sert de chambre à coucher et de cabinet de toilette ; c'est tout à fait bien et de plus ayant vu sur un petit jardin où il peut aller prendre l'air.

Il s'apprête pendant que je fume une cigarette et que j'admire son salon. On va alors à la messe à la cathédrale puis on se dirige vers un chic restaurant « le Lion d'or » où l'on mange très bien mais naturellement on y met le prix 3,50 plus une petite bouteille pour arroser nos galons ; en somme c'était pas trop cher. Bien replets, un bon cigare aux dents, on va à St Jean des Vignes (ancienne demeure de cathédrale : une porte et 2 grandes et belles tours) d'où l'on domine le soissonnais. On va au concert donné par le 67eme dans le jardin public près de l'Aisne ; Paul y rencontre des officiers ses collègues puis on va prendre un café au « Bar Soissonnais » que fréquentent Lieutenant et Ss Lant et on fait un billard.

De là on fait un tout en ville, on va chez lui pour chercher quelques affaires que j'y ai laissées puis en route pour la gare non sans avoir vu son cheval (un joli petit cheval) et bu une citronnade dans un des grands café de l'avenue de la gare.

Le moment de la séparation est venu ; quand le reverrai je ?? Je pars à 7h50 par un rapide qui n'a que des secondes, on y est très bien car on file à 11O à l'heure sans arrêt jusqu'à Paris. Je prends le métro et je file à la gare de Lyon d'où je pars à 10h 50, après avoir mangé un bout. Excellent voyage avec des gens du midi et un commis voyageur très rigolo, aussi n'ai je pas eu le temps de m'embêter. J'arrive à Lyon à 7h12, 20 minutes d'arrêt ; j'en profite pour boire un café et manger des croissants. Je remonte dans mon wagon et quelle n'est pas ma surprise en y voyant...qui...Mr C.. On s'embrasse comme père et fils ; je raconte mon odyssée et le rapide arrive à Valence , il est 9h. Mr C. continue et moi je cours chz Mr G., qui me retient à diner ; chaleureux accueil et bon diner pendant lequel on remémore tous des souvenirs.

En route pour St Jean où j'arrive à 7h1/2 juché sur l'impériale de la légendaire voiture de St-Jean ; le temps est superbe, l'air est vif mais bon, le te soleil dore les quelques nuages qui rasent les crêtes puis la brume arrive et envahit peu à peu toutes les gorges. La nuit vient et avec la nuit la voiture arrive sur la place ; tout le monde m'attend pour me voir en soldat et en caporal ; après les effusions d'usage et les félicitations, on soupe. La soirée terminée je vais chez Joseph où l'on bavarde ni peu ni trop, puis on se couche en attendant le lendemain.

Mardi en effet est le jour choisi par Mr le curé pour fêter St... (je ne sais plus on petit nom). Ce jour là les curés des environs ne manquent pas de répondre à l'aimable invitation de Mr M. et il y a de quoi malgré le temps. Il pleut averse et on les voit arriver les uns après les autres, j'en ris encore ; d'est que cela vaut la peine, diner superbe bien arrosé. Mais le temps est dégoutant , il pleut averses et comme cela tout le temps de mon séjour. Impossible de sortir ; je ne puis que visiter les 2magnifiques établissements de Joseph, qui me conduit à sa salle des fêtes. Il me fait admirer l'éclairage de la scène et la disposition de tout ; il me montre la salle des acteurs et celle du cercle. 

Mais je suis condamné à rester à St Jean ; toutes les routes sont coupées soit par des affaissements soit par des éboulements, jusqu'au tram ; la pluie ne cesse de tomber et de causer des dégats effroyables. Je ne peux partir avant le jeudi soir. Je vais à Renage ; retards dans la circulation à cause des inondations qui se sont produites à Voreppe entre Grenoble et Rives. J'arrive par l'autobus ; excellente réception de l'Oncle et de Claire, la tante étant en Alsace. La cuisine est excellente car Claire a fait des études ménagères spéciales, l'oncle est très content. Le lendemain Vendredi, Joseph vient passer la journée avec nous.

Samedi matin je débarque à Moras où Mr R. m'attendait ; un excellent diner m'était préparé. Samedi soir je fais toutes mes visites : Mr A., Mr Z., Mr M., Mme Z. etc. dimanche matin après avoir soupé, couché et déjeuné chez Mr le curé, je vais à la messe puis au cimetière où j'ai vu notre superbe monument. J'y ai vu Mr Y. qui m'a accompagné jusqu'au monument (l'écusson l'étonnait). Avant de diner chez Mr le curé toujours, je suis allé chez Mr D. où j'ai vu Claude D. qui m'a l'air bien malade. Excellent diner arrosé avec une bonne bouteille que j'avais pris à la cave, et dont Mr R. s'est montré enchanté.

A 2h je prenais à Manthes le train de Lyon. J'allais aussitôt 7 quai de l'Est, mais Mr C. était à Charbonnières. J'arrivais donc à Charbonnières vers 7h. Mr C. et ses enfants venaient au devant de moi en bicyclette. J'ai passé une bonne soirée et une bonne matinée mais quel désordre ; enfin l'accueil était chaleureux et la nourriture réconfortante. Lundi matin je filais à Lyon pour voir l'Exposition ; mais déjà des bruits de guerre courraient et les soldats rappliquaient dans  les casernes. Aussitôt je visitais l'exposition sans trop de joie. Un Monsieur me donna un ticket gratuit d'entrée (1 franc de gagner) et je visitais le plus intéressant à toute allure. Comme j'avais faim je me dirigeais vers la gare espérant trouver un restaurant. Le « Salut public » journal du soir, se vendait terriblement, quoi de neuf??? Pour savoir je me dirigeais vers un kiosque pour acheter un journal. Un officier me devançait d'un air affairé, j'allais le saluer quand je vis sa tête, alors je lui sautais au cou....... c'était mon Paul qui revenait de St Jean rappelé à Soissons par dépêche ; quelle surprise pour tous les deux, car je ne savais pas qu'il avait eu une permission et lui me supposait déjà reparti.

Il devait repartir le plus tôt possible et cela par les voies les plus rapides. Un rapide de 1ere classe partait 2h après ; il le prit et je pus l'accompagner car un soldat n'a pas le droit de voyager en 1ere.

Je partis 2 heures après par un express et en seconde ; les nouvelles étaient mauvaises et les soldats en permission regagnaient tous leur corps. J'arrivais à Paris vers les 6h, puis j'en repartais à 9h ; j'avais manqué un express qui m'aurait permis d'arriver plus tôt ; à St Quentin je dus descendre, j'y déjeunais puis j'en repartais à Midi et quelques pour arriver à Sous le bois vers les 3 heures. Je filais à la maison, personne ; mais je ne perdais pas de temps, je passais par le jardin, puis je faisais mon paquet et repartait pour la gare en trompe. Je passais à l'usine, je prenais papa avec moi puis après avoir raconté en vitesse mon voyage, ma rencontre avec Paul et ce qui m'obligeait à rentrer plus tôt, je reprenais le train pour Condé où j'arrivais à 7h1/2.

La caserne était en pleine effervescence,on y parlait que de guerre ; c'était le 26, 4 jours après on décrétait la mobilisation. Ce fut un remue-ménage extraordinaire, mais tout se passé bien. Tous les soirs on pouvait sortir, la journée se passait à équiper les réservistes et à rendre nos effets pour prendre la collection de guerre. Ce fut un travail du diable pour les caporaux. Le 5 août on partait par le train pour les Ardennes, de là on filait en Belgique et me voilà.

Es-tu contente cette fois, c'est la première fois que je fais une lettre aussi longue.

Tout va bien. Je reçois une carte de Paul à l'instant, elle est du 11. Il va toujours bien et me demande de mes nouvelles. Les miennes sont très bonnes. 

Quoi de neuf là-bas; Sur ce je t'embrasse de tout mon coeur

Maurice

A bientôt


A propos tu pourrais me faire parvenir un certificat d'émargement :

je soussigné Mme B. , etc, reconnais pouvoir entretenir mon fils Maurice ....sergent  au etc...en traitement à ...pour la durée de sa convalescence. J'affirme en outre qu'il n'y a aucune maladie contagieuse dans le pays et les environs? Signé


Fais approuver par le maire ou son remplaçant et fais apposer le cachet de la mairie


S j'avais une convalescence, c'est la pièce qui me serait nécessaire.

En aurais-je une , je ne sais, en tout cas, j'aurais toujours 7 jours de permission car c'est un droit


Prochaines lettres vers le 21 décembre

 

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Published by thiaumont
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