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  • : Lettres de 3 frères poilus
  • Lettres de 3 frères poilus
  • : 3 frères, Maurice, Paul, Joseph, élevés dans une famille catholique et patriote qui ne roule pas sur l'or. Maurice passe son bac de philo en 1912, comme 7000 autres condisciples. Paul vient d'obtenir son Doctorat en médecine et part sous les drapeaux pour un service militaire normalement de 3 ans. Joseph est un jeune vicaire. Leur destin va basculer au cours de l'été 1914. Voici, semaine après semaine, leur correspondance de guerre. Que leur courage ne soit pas oublié.
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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 17:43

La-Piave.png

 

 

Voici venu la fin de cette correspondance de guerre et donc de ce blog. Paul exposa sa vie  et soigna les blessés jusqu'aux derniers jours du conflit puiqu'il participa à la bataille victorieuse de Vittorio Veneto (parfois appelée 3e bataille du Piave contre les Autrichiens http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_du_Piave , au sein de 2 divisions françaises, épaulant 51 divisions italiennes. Les Autrichiens capitulèrent peu après. Joseph retrouve ses parents et sa soeur Yvonne à Maubeuge : il ne les avait pas vu depuis 4 ans ! Paul resta mobilisé un an de plus. Après la guerre, malgré son expérience acquise durement dans les tranchées, il dut renoncer à son rêve d'être chirurgien (n'étant pas en mesure de passer le concours de l'Internat) et s'installa comme médecin généraliste dans la Drôme. Il mourut à 86 ans, et raconta  "Sa guerre" uniquement à la fin de sa vie. Ses carnets de guerre n'ont pas été retrouvés. Quand à Joseph, il vécut jusqu'à 81 ans. Il fût un prêtre trés apprécié de plusieurs paroisses de la Drôme.

La mémoire de Maurice reste vive dans sa famille. La médaille de la ville de Verdun lui a été attribuée il y a 2 ans grâce aux démarches de sa petite nièce et de son mari.

Je termine ce blog, juste après avoir relu "Ceux de 14" de Maurice Genevoix.  La souffrance et le dévouement de tous ces jeunes hommes fût réellement surhumains. J'espère avoir, à ma modeste mesure, contribué à maintenir l'indispensable souvenir de leur sacrifice et de leur courage. Merci pour vos encouragements et d'avoir "fait vivre" ce blog en lisant ces lettres.

Thiaumont

 

 

  Le 12 novembre 1918

Ma chère Maman, voici finalement la guerre arrêtée. Quel soulagement, et pourtant la nouvelle nous a laissés calmes étonnamment. Nous sentions tous depuis quelque temps que c’était la fin et nous nous y préparions. La Bulgarie avait lâchée, la Turquie a suivi ; nous avons décidé l’Autriche en 5 jours de bataille à suivre le mouvement. L’Allemagne, seule, était condamnée à une fin prochaine. Elle cède, elle est battue, ouf !!! quelle joie. Nous désirons tous fouler le sol boche quelque temps au moins. Cela viendra sans doute et bientôt. Pour le moment nous sommes au repos dans la plaine vénitienne, après les exploits du 107è et de la 23è division.

C’est dans la nuit du 26 au 27 octobre que le régiment est parti pour l’attaque. L’opération que nous avions à faire a été peut-être unique dans cette guerre. Il fallait franchir de vive force face à l’ennemi, un torrent rapide dont le lit a plus de 1500 mètres de large et cela au pied de montagnes qui ont 600, 1200, et 2000 mètres d’altitude, montagnes d’où l’ennemi nous surveillait. Ce torrent était le Piave. Le pont construit par le génie sur le bras principal du fleuve, sous le feu de l’ennemi ne put être achevé qu’à 2 heures du matin au lieu de minuit heure prévue. A 2H le 107è commence à passer montré du doigt par les projecteurs ennemis.

Aussitôt commence le bombardement, le feu des mitrailleuses. On continue à passer. C’est d’un tragique impressionnant. Tout est noir sauf la passerelle éclairée par les projecteurs : les obus tombent, éclatent, projettent des gerbes d’eau, de pierres, de fumée ; les balles sifflent.

On continue à passer : plusieurs tombent et se noient ; des blessés crient, des soldats hurlent à moitié fou. Chacun se dit : pourvu que le pont ne soit pas coupé par les obus ! quand je passe

J’ai 6 brancardiers blessés par un gros obus ;  je continue mon chemin le reste suit. 

Je me rappellerai longtemps ce passage du pont, sous l’œil puissant de 2 projecteurs. Après le pont, il faut passer à gué 2 gros bras du Piave avec de l’eau jusqu’au ventre. Enfin on arrive de l’autre coté : alors autre sérénade : c’est l’inconnu, c’est la grève parsemée de taillis dominée de toutes parts par les montagnes où se terrent les mitrailleuses, les mortiers,  les canons. Il faut aller de l’avant, à la boussole sous un déluge de balles, parmi des éclatements d’obus. On avance quand même. Il est près de 4H du matin quand tout à coup résonne le clairon. C’est le 2ème bataillon, le mien qui à 300 mètres de moi monte à l’assaut de la falaise au son de la charge. Une falaise de 80 mètres presque à pic. Quelle minute ! La falaise est prise aussitôt. L’ennemi recule.

J’arrive au pied de la falaise, j’apprends que le médecin chef vient d’être écrasé par un obus ; le commandant du bataillon est blessé ainsi que plusieurs officiers de mon bataillon. Les blessés commencent à défiler. Je commence à travailler mais le jour s’approche et il faut que je trouve un abri au moins contre les vues car dans cette étroite vallée tout à l’heure l’Autrichien verra tout et pourra tuer à son aise. Et avec le jour commence une situation étonnante. De l’autre côté du Piave, du côté autrichien seul avait pu passer un régiment français et quelques compagnies italiennes. Au petit jour le pont était coupé par le bombardement, et alors il en est résulté que le 107éme devait tenir envers et contre tout pendant un jour et une nuit. Et presque plus de munitions, et pas moyen de bouger car l’ennemi de ses montagnes nous voyait comme à bout de bras.

La journée du 27 et la nuit du 27 au 28 resteront historiques pour le 107ème. Pendant ces 24H ce régiment est resté cramponné à sa falaise ou tapi dans la vallée, avec le Piave dans le dos à 800 mètres, sans broncher sous le bombardement, la mitraillade, les contre attaques.

On nous considérait comme perdus en haut lieu, parait-il. La nuit suivant le 28 ; le pont était refait, d’autres troupes pouvaient passer. La brèche était faite, le front ennemi était crevé.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur les journées du 28 et 29 mais il faudrait un volume à 3 francs 50.

Je raconterai le reste en permission. Je vous embrasse, chère maman, votre fils Paul.

 

 

 fin-de-la-guerre.jpg

 

La Grande guerre est finie !

 

VictoireArcTriomphe

 


Le 23 nov 1918

 

Bien chère Maman

 

J'arrive de Maubeuge; Je suis parti le 14 dans l'après midi et par St Quentin j'ai pu gagner avec des trains de ravitaillement la gare de Bohain. De là j'avais encore 60 kilomètres que j'ai parcouru soit à pied soit en auto. Bref le 15 au soir je surprenais Papa et Yvonne qui étaient couchés. Vous jugez de leur surprise et de leur joie. Ils vont bien l'un et l'autre. Yvonne était quelque peu grippée mais ça allait mieux. Vous devinez que je leur ai donné des détails sur notre vie depuis 4 ans, sur la mort de Maurice etc, etc. De leur côté ils m'ont raconté leur vie durant l'occupation allemande. Ils n'ont heureusement pas trop souffert, à ce point de vue ils ont été privilégiés car les Boches ont été ignobles dans le traitement infligé aux populations. Ils ont conservé leur mobilier au moins en partie car il a fallu livrer lits, matelas, linges (?) etc. Ils n'ont pas trop souffert de la faim. Maubeuge et ses environs n'ont pas été trop abimés par les obus. C'est heureux. J'ai revu les Y., F. (?), D., T., M. (?), ?, les Y.etc. Tout le monde m'a reçu fort bien. Comme j'étais dans la région le 1er soldat français qu'on voyait depuis 4 ans, on m'a fait fête partout où je passais. Je n'ai rien de Paul depuis le 2 nov. Le service postal marche mal depuis que nous nous déplaçons. A bientôt. Je vous embrasse

Joseph

 

 

 

 

 Paul fut démobilisé le 31 décembre 1919

 

Lyon le 1 juillet 1919

 

Mon cher Joseph, Le Colonel du 48e RI me fait savoir que le maréchal de France commandant en chef a conféré à la date du 12 juin 1919, la médaille militaire à Maurice, avec le motif suivant :

« Sous un violent tir de mitrailleuses, a enlevé brillamment sa section à l'attaque ; atteint de multiples blessures dont plusieurs mortelles, a fait preuve d'un grand courage. S'était déjà distingué au cours d'une attaque précédente. »

Le Colonel me dit de m'adresser au Dépôt du 48e. C'est ce que je fais aussitôt.

 à la Faculté de médecine, est posée une affiche indiquant qu'un bon poste médical est libre à St Jean. Il y a des amateurs, paraît-il.

Je t'embrasse bien fort

Paul B.

 

 


Ainsi finit cette correspondance des 3 frères poilus

 

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Published by thiaumont
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