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  • : Lettres de 3 frères poilus
  • Lettres de 3 frères poilus
  • : 3 frères, Maurice, Paul, Joseph, élevés dans une famille catholique et patriote qui ne roule pas sur l'or. Maurice passe son bac de philo en 1912, comme 7000 autres condisciples. Paul vient d'obtenir son Doctorat en médecine et part sous les drapeaux pour un service militaire normalement de 3 ans. Joseph est un jeune vicaire. Leur destin va basculer au cours de l'été 1914. Voici, semaine après semaine, leur correspondance de guerre. Que leur courage ne soit pas oublié.
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6 janvier 2009 2 06 /01 /janvier /2009 18:40





Port Sainte Marie (Lot et Garonne), photographiée en 2008 ; vue depuis l'autre berge de la Garonne et ci-dessous d'une des rues du village




Maurice, blessé au pied vient d'être transféré d'Agen à Port Sainte Marie, petit village du Lot et Garonne.
Paul, médecin-major,  est toujours au front et  Joseph, vicaire-infirmier, un peu plus sur l'arrière à Toul. La lassitude commence déjà à se faire sentir...
Thiaumont 



Le 7-1-15


Début de la lettre manquante ...


nous sommes en très bons termes avec l'adjoint du pays qui est chargé de la nourriture des blessés. Ca  nous donne de l'importance ?!.. Mr le curé est venu nous voir. Des dames du Port s'occupent de nous ; elles aident le médecin, font des pansements, raccommodent et avec les ressources qu'elles ont recueillies elles fournissent tricots, flanelles et chaussettes. Elles nous ont acheté des chaussures d'intérieur qui sont très confortables et très chaudes. Au point de vue nourriture nous sommes mieux qu'à Agen, car c'est plus varié, mieux apprêté et mieux cuit ; de plus nous avons un litre de vin pour deux, ce qui ne gêne en rien la digestion. Le matin on a du bon café ; Quant au pays il est pittoresque et peu vivant. Petites rues étroites et sombres, vieilles maisons, descentes et montées ; une très vieille Eglise avec de beaux vitraux est le seul monument digne de remarque. Un pont suspendu permet de passer la rapide et boueuse Garonne, qui est en cru en ce moment. Une longue série de collines borde la Garonne et domine tout le pays ; par temps clair, comme aujourd'hui on domine et on découvre au loin la majestueuse chaine des Pyrénées. L'hopital bénévole de Port Ste Marie est bien ; belles salles propres et claires, petit jardin avec vue sur la gare et la Garonne.

La population est assez sympathique et cause volontiers ; j'ai acheté une paire de souliers, la mienne étant restée à Soupir ; la bonne femme m'a donné une paire de chaussettes et des semelles de liège ; de plus elle m'a fait un reçu qui me permettra de me faire rembourser au dépôt. Cette personne a mis une chambre à notre disposition (moi et l'autre sergent). Une autre me voyant boiter, m'a offert une canne.

Hier  j'ai fait prés de 6 kilomètres, mais j'étais esquinté et j'avais mal aux pieds. 

Enfin ça va mieux quoique cela ne soit pas encore fini.

Je t'écris du bureau en dégustant le café qu'on vient de nous apporter.

Je t'embrasse mille et mille fois.


Maurice


Le 12-1-15


Bien chère maman


Merci pour le bon colis que tu m'as envoyé ; Le saucisson est excellent et c'est surtout ça qui m'a fait plaisir, moi qui aime tant le saucisson. Je suis toujours en bonne et excellente santé ; ma blessure va mieux ; quant à la radiographie on ne l'a pas faite, pourquoi je n'en sais rien. Enfin rien de grave. D'ailleurs je me promène tous les jours soit dans le village soit sur les bords de la Garonne et cela avec l'aide d'une canne ; il est vrai que cela fatigue un peu, mais au moins mon pied ne s'ankylosera pas.

J'ai reçu hier ta lettre et j'y réponds en te donnant les plus amples détails demandés. 

Port Ste Marie se trouve à 20 kilomètres d'Agen, c'est un petit canton du L et G. de 2000 habitants. Un pont suspendu permet de passer la Garonne impétueuse et d'aller à St Laurent petit village situé vis à vis du Port.

La ville est très longue comme étendue ; petites rues étroites et tortueuses toutes en descentes ou montées ; de part et d'autre des rues des maisons basses et vieilles sans grâce, quelquefois même avec des étages qui surplombent le trottoir ; en somme rien de joli ni de gracieux, mais un ensemble vieillot assez triste quoique ne manquant pas de pittoresque. Les principaux monuments sont l'Eglise assez vieille, mais dont le style est indéfinissable ; elle possède néanmoins de très beau vitraux ; le pont suspendu et la gare qui recouverte comme dans un grand centre. 

A part cela rien d'extraordinaire. Mr le curé est venu nous voir, il est assez gentil.

Avec l'autre sergent qui est lyonnais, je m'occupe de la comptabilité, de la pharmacie etc ; nous faisons des états que l'on envoie au ministère de la guerre et au service de santé à Toulouse. Nous sommes très bien vus par l'adjoint, et cela nous vaut certaines faveurs, par exemple le café et pousse café après le café ce que n'ont pas les autres.

Très bien nourris, nous n'avons pas à nous plaindre. J'espère y rester 1 bon mois, après ça j'irai sans doute à Moras passer une convalescence si j'en obtiens une ; en tout cas je demanderai une permission de 8 jours. Allons ça va tout à fait bien. Ai des nouvelles de Joseph mais pas de Paul. Je t'embrasse de tout mon coeur

Maurice




Ce 17 janvier 1915 (adresse : Monsieur Joseph B., Infirmier ; Hôpital d'évacuation 14-2e section Toul


Mon cher Joseph, je reçois assez régulièrement l'Echo de Paris que tu m'envoies ainsi que les quelques revues que tu peux m'adresser. Merci beaucoup : Maintenant nous arrivons à lire des journaux de la veille : on les dévore. Depuis 3  semaines c'est la boue en permanence, la grêle ou la neige : les soldats sont crottés lamentablement. Nous avons pas mal de cas de pieds gelés. Triste saison. Ca doit être très calme à Toul : avez-vous l'impression de la guerre. Ici il ne se passe pas de de fortes actions mais quand nous sommes dans les bois on entend la fusillade et les éclatements sans discontinuer. De la hutte où je t'écris je suis à 800 mètres environ de l'ennemi. On ne peut pas toujours circuler comme l'on veut. Aussi je te donnerai dans ma prochaine lettre une description de la hutte que j'habite et qui est assez confortable. As-tu des nouvelles des uns et des autres. 

Dr Paul

prochaines lettres vers le 18 janvier 

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27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 10:47
La guerre des tranchées a commencé, le front s'est stabilisé et c'est l'époque de quelques fraternisations dans les tranchées le jour de Noël entre ennemis.
Maurice, lui est toujours convalescent de sa blessure au pied à Agen, tandis que Paul a passé Noël à proximité des tranchées. Leur mère est toujours dans le sud et a recueilli un jeune garçon du nom de Eddy, tandis que son mari et sa fille sont bloqués à Maubeuge....
Thiaumont


Le 26-12-14


Bien chère maman


Je te remercie de tout coeur des bonnes choses que tu m'as envoyées pour Noël, elles ont été les biens venues et sont en train de disparaître dans mon estomac qui est toujours solide. Merci pour la lettre et pour l'argent dont je n'ai pas besoin pour le moment, quoique je ne touche plus de prêt (0,72 cm par jour c'était quelque chose) ici Noël s'est bien passé ; nous n'avons pas eu de messe de minuit (sous prétexte que cela aurait pu gêner les blessés) ; cela ne nous a pas empêchés de faire un petit réveillon à 9h jeudi, entre nous sous-of (huitres, jambonneau, tarte, gateaux, vins variés, café, goutte et cigares).

Le lendemain à l'aide des dons aux blessés, nous avons eu un diner un peu plus relevé : potage, salade russe, dinde, gateaux, tarte, café, vin vieux, liqueur et cigares etc. Nous aurons autant au jour de l'an et de plus un petit concert.

Le jour de Noël grand-messe en musique à la chapelle du lycée ; des dames d'Agen ont chanté de beaux chants. 

Joseph m'écrit souvent et m'envoie régulièrement le Miroir ; Mr M. m'envoie aussi des revues, je vais lui écrire à l'occasion du jour de l'an. J'ai eu des nouvelles de Mrs S., G. et C., ainsi que de Vincent qui est à Toulon au 112e d'infanterie. Je vais bien, ma plaie va mieux, on a parlé de me radiographier, mais je ne sais encore quand. Envoie toujours la pièce d'hébergement, elle pourra me servir quand ça sera complètement fini, car j'espère bien avoir un mois, mon pied devant être faible encore longtemps. Les affaires ne vont pas très vite, mais on progresse lentement ; du coté des Russes je ne sais exactement ce qu'il s'y passe ?

Chez nous on parle toujours d'un grand coup mai on ne sait rien, Joffre ne faisant pas part des ses plans à ses généraux, de peur qu'ils ne soient divulgués, mais bien sur il doit se mijoter quelque chose dans son esprit. Il paraitrait que 700.000 hommes sont rassemblés au camp de Chalons et dans les environs ; ce serait paraît-il une armée de manoeuvre, dite d'invasion, que se passera t'il ? Quand ? Que cela soit vite, pour que les Boches dégagent le Nord de la France et la Belgique ; ce serait un beau coup qui frapperait l'opinion Allemande, toujours bornée par leurs officiers. Allons qui vivra verra, et que cela finisse au plus vite pour tout le monde, car si c'est épuisant pour notre adversaire, cela l'est aussi pour nous, et de plus nous énerve, car cette guerre de tranchées n'est pas faite pour des Français qui aiment le mouvement. Pour terminer et comme nous approchons du jour de l'An je m'empresse de t'envoyer mes meilleurs voeux de bonne année ; malheureusement avec cette guerre terrible on ne sait jamais ce qu'il peut arriver ; je souhaite toujours néanmoins que nous nous retrouvions tous un des jours de l'année 1915 et à Mutzig toute la famille rassemblée pour célébrer le succès de nos armes et fêter le retour de l'Alsace et de la Lorraine à la France. Vive la France. Bonne et heureuse année bonne santé. Je t'embrasse de tout mon coeur.

Mille baisers à Eddy

Maurice

prochaines lettres vers le 7 janvier 2009

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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 15:11
Maurice, sergent, est toujours soigné à Agen après sa blessure au pied par un éclat d'obus. Paul, médecin major est, lui, toujours  au front, tandis que Joseph, prêtre infirmier, donne rarement de ses nouvelles (il est mobilisé à Toul). Les nouvelles du père et de leur soeur restés en zone occupée, sont rassurantes. Après ces 4 mois terribles, c'est l'heure des récits et des bilans, à l'approche de Noël.
Thiaumont

Le 21 Décembre 14 (nouvelle adresse : secteur postal 33)

Ma chère Maman,

j'ai été heureux d'avoir des nouvelles de Maubeuge. J'espère que bientôt Papa et Yvonne seront débloqués. Le 17 décembre j'étais en reconnaissance d'un secteur avec notre Colonel et plusieurs officiers, en avant des tranchées, lorsqu'une balle siffle : le Colonel tombe frappé à la cuisse ; je l'ai soigné aussitôt, puis l'ai fait transporter en rampant jusqu'à l'ambulance. Ce n'est pas bien grave. Notre vie se poursuit presque régulière : nous réveillonnerons dans les tranchées mais pour le soir de Noël nous serons au cantonnement. On se dispose à bien passer les fêtes : on peut avoir de tout ici : vin, champagne, conserves, huitres etc..J'ai même acheté pour 10 francs un violon et les officiers de mon bataillon ont trouvé un piano, aussi est-ce la bastringue certains jours. Ecrivez moi souvent. Je vous embrasse. Avez-vous reçu mes 2e 400 fr ?

D Paul.Agen


 


le 21 Décembre 1914 (Destinataires ?)


Madame et Monsieur,


votre carte du 16 courant m'a causé un vif plaisir en me donnant de bonnes nouvelles de toute votre excellente famille ; merci aussi d'avoir pensé à moi, blessé en effet depuis le 12 novembre, à Soupir dans l'Aisne. Ma blessure n'est pas très grave, mais cela n'empêche pas que  la guérison soit longue à venir. L'éclat qui m'a blessé est encore dan le pied, aussi va-t'on le radiographier pour savoir où il se trouve, car l'endroit est délicat (le dos du pied droit près de la cheville). Je ne peux marcher qu'avec l'aide de béquilles ; de plus je ne puis plier le pied sans douleur. Je ne souffre que lorsqu'on me panse, lancette, ciseaux et teinture d'iode, cela fait un beau tableau, mais vous savez on s'habitue à tout, de même que dans les tranchées on s'habitue au son du canon et au sifflement des balles.

Pendant 3 mois et ½ de campagne j'ai fait pas mal de chemin et vu pas mal de pays. J'ai donc fait la campagne de Belgique, j'ai fait la grande retraite sur Paris et j'ai assisté à la déroutes des Boches.

En Belgique j'étais un des acteurs de la grande et malheureuse bataille de Charleroi, à St Gérard, où nous avons été obligés de reculer devant des forces considérables, après une vive lutte, où nous avons perdu pas mal de monde, (notre commandant en particulier mort d'une balle en plein coeur et plusieurs chef de sections).

Ensuite à Mariembourg, le 127eme s'est distingué en résistant plus de six heures à l'envahissement, permettant aux convois et à d'autres régiments de battre en retraite. Avec nos mitrailleuses nous avons décimé tout un bataillon prussien, mais nous avons dû battre précipitemment en retraite pour ne pas être faits prisonniers et cela dans un terrain coupé de haies et d'un ruisseau, que nous avons dû franchir sous les balles et les obus (j'avais de l'eau jusqu'à  la poitrine).

De Mariembourg nous sommes allés près de Guise pour empêcher une invasion trop rapide ; nous y avons battu les Allemands et progressé d'une dizaine de kilomètres, mais vu la retraite des armées de droite et de gauche, il a fallu battre de nouveau en retraite. Cette fois nous ne nous sommes plus arrêtés avant Esternay au delà  de la Marne, faisant parfois jusqu'à 60 kilomètres dans un jour. Mais quelle revanche à Esternay qui n'est qu'un des brillants épisodes de la bataille de la Marne ; nos 25 les ont fauchés. La route était sillonnée de toutes sortes, cadavres, sacs, capotes, fusils, c'était un spectacle lamentable mais consolant pour nous.

Nous poursuivions les boches à une heure de marche et nous sommes entrés triomphalement dans Reims, où malheureusement s'arrêter notre offensive. De Reims nous sommes allés à Berry-auBac, à Cormiay à Roucy à Vailly et Soupir.

C'est à la suite d'un bombardement en règle de ce dernier village par des « marmites » que j'ai été blessé ; dans ma compagnie il y a eu 6 tués et une dizaines de blessés. Depuis le début de la campagne nous avons subi de grands pertes. De 250 que nous étions à St Gérard, à  Reims il n'en restait plus que 130 ; depuis on a complété par des soldats du dépôt, mais on en a déjà perdu pas mal ; la compagnie doit être actuellement à 150. La guerre est terrible surtout avec des adversaires merveilleusement préparés mais aussi sauvages et cruels ; la malheureuse Belgique a du souffrir, comme d'ailleurs les villages qui sont sur la ligne de feu ; En Belgique ils avaient le talent d'incendier et de massacrer, en France ils bombardent, pillent et volent ; Dieu quelle race !. Enfin il faut espérer qu'on en verra bientôt la fin. Je vous souhaite à tous une excellente santé et bonne chance à votre neveu Marcel ; que Dieu le protège comme il m'a protégé. Je vous assure que « pluie de balles et d'obus » c'est chose réelle, j'y suis plusieurs fois passé à travers et je ne sais comment ??! Recevez, Madame et Monsieur l'assurance de ma vive sympathie.

Maurice B.

Prochaines lettres vers le 26 décembre.... 
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7 décembre 2008 7 07 /12 /décembre /2008 14:06
Maurice, sergent
au
127e RI est en convalescence à Agen après une blessure au pied à Soupir survenue mi-novembre 1914. Pour ses frères, Paul le médecin major  au 67e et Joseph prêtre-infirmier, cette blessure "honore grandement leur famille", et pourrait peut-être la "protéger de malheurs plus grands". Tous attendent des nouvelles de leur père et de leur soeur bloqués à Maubeuge en territoire occupé.
Thiaumont



Le 7 Déc 1914


Bien chère maman


J'ai reçu ta lettre du 3, merci de tant penser à moi. Mais ne t'inquiètes pas. Cela va bien mieux ; je peux poser le pied à terre, sans toutefois pouvoir m'en  servir encore, cela ne saurait tarder. Tous les jours avec 2 ou 3 autres sous-of nous allons faire un tour dans les cours du Lycée transformé en hopital, le temps est beau et doux, cela fait du bien. Je vais voir un tirailleur algérien qui était dans le même wagon que moi en venant ; il a une jambe coupée (déjà guérie), l'autre avait été cassée (elle va mieux) et enfin il avait déjà reçu un éclat dans la tête au dessus de l'oeil. Mais maintenant : « y a bon » comme il dit (cela va mieux). Chaque fois qu'on y va  il est content et nous montre son moignon cicatrisé, mais il est gai tout de même. Les tirailleurs ce sont des types, excellents soldats, un peu sauvages, mais bah ! « Couper têtes et donner aux chiens ». A voir certains blessés je ne suis pas à plaindre vraiment. Ai reçu lettres de Joseph ; il va toujours bien et fait mon éloge en termes enflammés ; allons je ne suis pas à plaindre au contraire !!! quand va finir ce fléau ? Il est probable qu'il y en a encore pour longtemps ??? J'ai reçu encore des revues de Mr M. (lectures pour tous, annales, excelsior etc) elles sont très intéressantes et cela me fait passer  le temps. Je lui ai déjà écrit une fois assez longue lettre, je répondrai encore  à son 3e envoi etc.. Je t'envoie encore une carte (le lycée où je suis). Je t'embrasse de tout coeur

Maurice

Voici 2 liens sur les tirailleurs algériens pendant la Grande guerre :
www.greatwardifferent.com/. ../Oran_Arras_01.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/2e_régiment_de_tirailleurs_algériens
Thiaumont

 

Agen le 16 Décembre 1914


Bien chère maman,


Je fais le paresseux depuis 2 ou 3 jours, je n'écris pas et je recule toujours le moment d'écrire, je ne sais pourquoi, en fin je profite d'un jour où je n'ai plus rien à lire pour écrire une quantité de lettres et de cartes. Ici rien de nouveau, ma blessure va de mieux en mieux ; je commence à faire quelques pas sur mes jambes, mais je ne vais pas loin car mon pied est encore faible et si je force un peu cela me fait mal, mais ça passera comme le reste. Pour la guerre la situation est toujours la même ; on ne signale que des succès partiels et qui doivent couter assez cher, j'en sais quelque chose ; le mieux serait de tenter un grand coup et d'y aller carrément ; mais où se trouve le point faible ? Joffre a étudier tout le front il va méditer où et quand ??? espérons.

D'ailleurs on attend peut être le moment où l'Italie et la Roumanie entreront en ligne, car cela se fera un jour ou l'autre et peut être plus tôt qu'on ne le pense et cela de notre coté à peu près certainement ? Cela activera les opérations. Souhaitons le pour que cela finisse le plus vite possible. Quant à la lettre de Maubeuge elle m'a fait grand plaisir, ils vont tous bien et s'accommodent le mieux qu'ils peuvent de leur situation.

Temps pluvieux et froid, c'est l'hiver qui commence. Maintenant je vais un peu te raconter mon voyage dans la Drome, quoiqu'il remonte à 5 mois exactement. 

25 juillet 1914

J'obtenais une permission de 10 jours à partir du 16 juillet si je m'en souviens bien. Je suis parti de Condé par le train de 11h et arrivé à Maubeuge à 3h. Mais il n'y avait pas de train pour Paris me permettant d'arriver assez tôt pour prendre le dernier rapide du soir ; aussi je ne suis parti que le lendemain de bon matin Dimanche 17, à 4h12 pour Soissons où je suis arrivé je crois vers les 10h. Je me suis aussitôt mis en quête du logement de Paul, et j'y arrivais après maints détours vers 11h et 1/4. Une petite rue, des logements assez vieux, mais à l'air propret, enfin une maison de même apparence avec le n°9 je crois, c'est ça il n'y a pas d'erreur ; je rentre et demande à la bonne femme « Mr B. « S.V.P. » « à gauche, la porte de l'entre-sol » « merci » et je vais à l 'endroit indiqué.

J'examine les abords et je rentre sans frapper....personne....mais à peine ai_je frappé la porte derrière moi que Paul débouche de la petite pièce à coté ; il est stupéfait en me reconnaissant, car il ne s'y attendait pas...on s'embrasse et on cause. Il était en petit déshabillé et s'apprêtait à se laver pour partir à la Messe de 11 et ½. Il me fait les honneurs de son intérieur : un salon confortable, avec fauteuils et tables etc et une petite pièce qui lui sert de chambre à coucher et de cabinet de toilette ; c'est tout à fait bien et de plus ayant vu sur un petit jardin où il peut aller prendre l'air.

Il s'apprête pendant que je fume une cigarette et que j'admire son salon. On va alors à la messe à la cathédrale puis on se dirige vers un chic restaurant « le Lion d'or » où l'on mange très bien mais naturellement on y met le prix 3,50 plus une petite bouteille pour arroser nos galons ; en somme c'était pas trop cher. Bien replets, un bon cigare aux dents, on va à St Jean des Vignes (ancienne demeure de cathédrale : une porte et 2 grandes et belles tours) d'où l'on domine le soissonnais. On va au concert donné par le 67eme dans le jardin public près de l'Aisne ; Paul y rencontre des officiers ses collègues puis on va prendre un café au « Bar Soissonnais » que fréquentent Lieutenant et Ss Lant et on fait un billard.

De là on fait un tout en ville, on va chez lui pour chercher quelques affaires que j'y ai laissées puis en route pour la gare non sans avoir vu son cheval (un joli petit cheval) et bu une citronnade dans un des grands café de l'avenue de la gare.

Le moment de la séparation est venu ; quand le reverrai je ?? Je pars à 7h50 par un rapide qui n'a que des secondes, on y est très bien car on file à 11O à l'heure sans arrêt jusqu'à Paris. Je prends le métro et je file à la gare de Lyon d'où je pars à 10h 50, après avoir mangé un bout. Excellent voyage avec des gens du midi et un commis voyageur très rigolo, aussi n'ai je pas eu le temps de m'embêter. J'arrive à Lyon à 7h12, 20 minutes d'arrêt ; j'en profite pour boire un café et manger des croissants. Je remonte dans mon wagon et quelle n'est pas ma surprise en y voyant...qui...Mr C.. On s'embrasse comme père et fils ; je raconte mon odyssée et le rapide arrive à Valence , il est 9h. Mr C. continue et moi je cours chz Mr G., qui me retient à diner ; chaleureux accueil et bon diner pendant lequel on remémore tous des souvenirs.

En route pour St Jean où j'arrive à 7h1/2 juché sur l'impériale de la légendaire voiture de St-Jean ; le temps est superbe, l'air est vif mais bon, le te soleil dore les quelques nuages qui rasent les crêtes puis la brume arrive et envahit peu à peu toutes les gorges. La nuit vient et avec la nuit la voiture arrive sur la place ; tout le monde m'attend pour me voir en soldat et en caporal ; après les effusions d'usage et les félicitations, on soupe. La soirée terminée je vais chez Joseph où l'on bavarde ni peu ni trop, puis on se couche en attendant le lendemain.

Mardi en effet est le jour choisi par Mr le curé pour fêter St... (je ne sais plus on petit nom). Ce jour là les curés des environs ne manquent pas de répondre à l'aimable invitation de Mr M. et il y a de quoi malgré le temps. Il pleut averse et on les voit arriver les uns après les autres, j'en ris encore ; d'est que cela vaut la peine, diner superbe bien arrosé. Mais le temps est dégoutant , il pleut averses et comme cela tout le temps de mon séjour. Impossible de sortir ; je ne puis que visiter les 2magnifiques établissements de Joseph, qui me conduit à sa salle des fêtes. Il me fait admirer l'éclairage de la scène et la disposition de tout ; il me montre la salle des acteurs et celle du cercle. 

Mais je suis condamné à rester à St Jean ; toutes les routes sont coupées soit par des affaissements soit par des éboulements, jusqu'au tram ; la pluie ne cesse de tomber et de causer des dégats effroyables. Je ne peux partir avant le jeudi soir. Je vais à Renage ; retards dans la circulation à cause des inondations qui se sont produites à Voreppe entre Grenoble et Rives. J'arrive par l'autobus ; excellente réception de l'Oncle et de Claire, la tante étant en Alsace. La cuisine est excellente car Claire a fait des études ménagères spéciales, l'oncle est très content. Le lendemain Vendredi, Joseph vient passer la journée avec nous.

Samedi matin je débarque à Moras où Mr R. m'attendait ; un excellent diner m'était préparé. Samedi soir je fais toutes mes visites : Mr A., Mr Z., Mr M., Mme Z. etc. dimanche matin après avoir soupé, couché et déjeuné chez Mr le curé, je vais à la messe puis au cimetière où j'ai vu notre superbe monument. J'y ai vu Mr Y. qui m'a accompagné jusqu'au monument (l'écusson l'étonnait). Avant de diner chez Mr le curé toujours, je suis allé chez Mr D. où j'ai vu Claude D. qui m'a l'air bien malade. Excellent diner arrosé avec une bonne bouteille que j'avais pris à la cave, et dont Mr R. s'est montré enchanté.

A 2h je prenais à Manthes le train de Lyon. J'allais aussitôt 7 quai de l'Est, mais Mr C. était à Charbonnières. J'arrivais donc à Charbonnières vers 7h. Mr C. et ses enfants venaient au devant de moi en bicyclette. J'ai passé une bonne soirée et une bonne matinée mais quel désordre ; enfin l'accueil était chaleureux et la nourriture réconfortante. Lundi matin je filais à Lyon pour voir l'Exposition ; mais déjà des bruits de guerre courraient et les soldats rappliquaient dans  les casernes. Aussitôt je visitais l'exposition sans trop de joie. Un Monsieur me donna un ticket gratuit d'entrée (1 franc de gagner) et je visitais le plus intéressant à toute allure. Comme j'avais faim je me dirigeais vers la gare espérant trouver un restaurant. Le « Salut public » journal du soir, se vendait terriblement, quoi de neuf??? Pour savoir je me dirigeais vers un kiosque pour acheter un journal. Un officier me devançait d'un air affairé, j'allais le saluer quand je vis sa tête, alors je lui sautais au cou....... c'était mon Paul qui revenait de St Jean rappelé à Soissons par dépêche ; quelle surprise pour tous les deux, car je ne savais pas qu'il avait eu une permission et lui me supposait déjà reparti.

Il devait repartir le plus tôt possible et cela par les voies les plus rapides. Un rapide de 1ere classe partait 2h après ; il le prit et je pus l'accompagner car un soldat n'a pas le droit de voyager en 1ere.

Je partis 2 heures après par un express et en seconde ; les nouvelles étaient mauvaises et les soldats en permission regagnaient tous leur corps. J'arrivais à Paris vers les 6h, puis j'en repartais à 9h ; j'avais manqué un express qui m'aurait permis d'arriver plus tôt ; à St Quentin je dus descendre, j'y déjeunais puis j'en repartais à Midi et quelques pour arriver à Sous le bois vers les 3 heures. Je filais à la maison, personne ; mais je ne perdais pas de temps, je passais par le jardin, puis je faisais mon paquet et repartait pour la gare en trompe. Je passais à l'usine, je prenais papa avec moi puis après avoir raconté en vitesse mon voyage, ma rencontre avec Paul et ce qui m'obligeait à rentrer plus tôt, je reprenais le train pour Condé où j'arrivais à 7h1/2.

La caserne était en pleine effervescence,on y parlait que de guerre ; c'était le 26, 4 jours après on décrétait la mobilisation. Ce fut un remue-ménage extraordinaire, mais tout se passé bien. Tous les soirs on pouvait sortir, la journée se passait à équiper les réservistes et à rendre nos effets pour prendre la collection de guerre. Ce fut un travail du diable pour les caporaux. Le 5 août on partait par le train pour les Ardennes, de là on filait en Belgique et me voilà.

Es-tu contente cette fois, c'est la première fois que je fais une lettre aussi longue.

Tout va bien. Je reçois une carte de Paul à l'instant, elle est du 11. Il va toujours bien et me demande de mes nouvelles. Les miennes sont très bonnes. 

Quoi de neuf là-bas; Sur ce je t'embrasse de tout mon coeur

Maurice

A bientôt


A propos tu pourrais me faire parvenir un certificat d'émargement :

je soussigné Mme B. , etc, reconnais pouvoir entretenir mon fils Maurice ....sergent  au etc...en traitement à ...pour la durée de sa convalescence. J'affirme en outre qu'il n'y a aucune maladie contagieuse dans le pays et les environs? Signé


Fais approuver par le maire ou son remplaçant et fais apposer le cachet de la mairie


S j'avais une convalescence, c'est la pièce qui me serait nécessaire.

En aurais-je une , je ne sais, en tout cas, j'aurais toujours 7 jours de permission car c'est un droit


Prochaines lettres vers le 21 décembre

 
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Published by thiaumont
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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 20:42

Maurice, après sa blessure au pied au cours d'un bombardement à Soupir dans l'Aisne, est rapatrié à Agen  où il commence sa convalescence. Il est très inquiet pour son père et sa soeur, bloqués à Maubeuge aux mains des Allemands. Sa mère est à Moras, dans le Sud et Joseph, son grand frère vicaire, dans une infirmerie à Toul 

Thiaumont



Agen, 1er Décembre 14


Bien chère maman,


J'ai reçu ta dernière lettre ainsi que celles de Joseph et de Paul que tu y avais jointes ; elles m'ont fait grand plaisir, car tous pensant à moi et tous se portent bien, malgré les froids. Moi de bon coté je pense toujours à eux ; j'espère que tous nous nous retrouverons sains et saufs à Moras dans le courant de juillet à l'époque à laquelle on a l'habitude de venir au pays. Quel malheur tout de même de ne rien savoir de Maubeuge ! Et là haut quelles pensées angoissantes doivent ils passer avec ces sales Boches sans nouvelles de nous et de la situation que les Boches doivent leur montrer noire pour nous. Mais le jour est proche où nos troupes envahiront l'Allemagne et l'écraseront ; alors si nous menons la guerre « à l'Allemande » ils verront les ruines ; j'en ai trop vu pour que je ne leur souhaite pas. Pauvre Belgique, que de ruines ! Et en France, on ne peut se figurer ce  que j'ai vu...cela suffit, je me souviendrai !!...

Figure toi que j'ai appris par un chasseur du 19eme que nos troupes sont allés jusqu'à Molsheim près de Mutzig ; malheureusement à la suite de l'affaire de Sarreburg elles ont été obligées de reculer, car des forces supérieures les menaçaient, mais on y retournera et cette fois définitivement. Je vais toujours bien, la blessure va de mieux en mieux ; la guérison est proche.

J'ai reçu des revues de Mr M. ; et je lui ai aussitôt écrit pour le remercier, car la lecture est notre seul passe temps. A bientôt de tes nouvelles en espérant te voir avant de retourner à la 4e Cie, ce ne sera pas avant le mois de janvier. Je t'embrasse de tout mon coeur, ton Maurice qui t'aime et qui pense toujours à Eux, plus malheureux que nous tous ; vivement que Maubeuge soit repris !!

Maurice

Je t'envoie un bout de toile d'aéro pris en passant à l'aérodrome de la Champagne à Reims, car j'y suis allé ; j'y ai même dû voir la « baraque » de Paul


Toul ce 3 déc 1914

Mon bien cher Maurice, n'ayant reçu aucune carte de toi depuis celle que tu m'adressais le 3 novembre je ne savais pas encore où l'écrire mais je connaissais déjà par maman et par Paul ton aventure du 13. Ta lettre du 30 m'arrive aujourd'hui et m'apporte avec ton adresse de bonnes lignes que j'ai lues et relues avec le plus grand plaisir. Mieux encore aujourd'hui que le le jour où j'appris l'accident je me plais à répéter cette parole de maman : « Plus que jamais nous devons remercier Dieu, plus que jamais nous devons prier ». En effet tu as échappé mille fois à la mort et t'en tire avec une blessure au pied. Tu me rassures pleinement en me disant que la blessure n'est pas grave et que tu marches tout doucement vers la guérison. J'espère qu'on aura pu extraire facilement le projectile et que tu ne garderas aucune infirmité. Tu te trouves en bonne compagnie et la gaité n'est pas bannie de votre salle d'hôpital. Tout est donc pour le mieux et le Bon Dieu s'est montré toujours très bon, toujours très miséricordieux. Je le disais à maman ces jours ci, la France expie par la guerre et chaque famille doit fournir sa part d'expiation. Qui sait si Dieu dans sa grande miséricorde ne se contentera pas de cette légère blessure. Ce sera là notre part d'expiation sans doute. Il t'a choisi comme étant le moins coupable d'entre nous tous et par conséquent victime plus agréable dont le sacrifice était plus méritoire. J'ai tout lieu d'espérer que tu nous préserveras par ta blessure de sacrifices plus grands. En te félicitant d'avoir plu à la justice divine, je te félicite de ton courage au milieu du danger. Tu es vraiment admirable. Il me semble que tu auras à nous raconter des choses qui nous feront frissonner après la guerre. Que de grandeur d'âme, que d'actions héroïques, dans ta vie pendant plus de 3 mois. Paul a bien raison de m'écrire que tu nous couvres de gloire et que tu ajoutes à la noblesse de nos pères. Encore une fois je te félicite et t'embrasse. 

Je suis heureux de te savoir plein de confiance en l'Immaculée Conception. Cette confiance je l'ai moi aussi et depuis plusieurs jours je ne vois plus que la Ste Vierge hâtant la fin de la guerre et préparant la victoire des alliés. Unissons nous aux prières qui se feront dans toute la France d'ici au 13 décembre jour de la solennité de l'Immaculée Conception. Je t'écrirai encore demain. Je voulais dès ce soir te féliciter et t'embrasser

Joseph


prochaines lettres vers le 7 décembre...

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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 13:58

 

Paul, sur son cheval arabe Djirb, probablement avant la guerre et pendant son service militaire (sur l'aérodrome de Champagne ?)


Résumé des articles précédents :

A l'issue de la terrible bataille de la Marne, Maurice , le jeune sergent, a été blessé d'un éclat d'obus au pied lors d'un bombardement massif du 127e Régiment d'Infanterie au village de Soupir dans l'Aisne. Il est rapatrié sur Agen, tandis que Paul,  médecin au 67e RI raconte son engagement dans l'Est où il "en a vu de dures". Il est à présent au repos dans un village au sud de Verdun, dans les Hauts de Meuse. Joseph, le vicaire est à Toul et n'a pas encore participé aux combats. Maubeuge, où habitent leur père et leur soeur, est aux mains de Allemands.

Thiaumont



Le 23 novembre 1914


Bien chère maman,


Je reçois à l'instant ta lettre du 20 contenant le mandat désiré, dont je te remercie mille et mille fois.

J'ai reçu hier le colis avec son contenu, merci pour les cigares, il y a longtemps que je n'en ai fumés, merci pour le chocolat. Ca va toujours bien. L'éclat est toujours dedans, en attendant que le pied soit en bonne forme pour le retirer ; aussi je ne sais s'il y a de la casse. Pour moi il y a aussi des tendons de brisés, enfin on verra ça plus tard. Il est probable que je serai plus aussi bon marcheur que par le passé. Jusqu'ici nous avons dû faire à pied sac au dos, près de 1000 kilomètres, c'est effrayant, et pourtant c'est vrai. Certains jours nous faisions 60 kilomètres et par une chaleur accablante, tu vois d'ici les fatigues !!! Mais nous n'étions pas moins gais pour cela.

Jusqu'ici je n'ai pas connaissance d'autres du 127e que moi ici mais ça peut venir.

Quant à Mr D., il a été blessé par une balle qui a traversé ses 2 jambes ; il a été décoré de la légion d'honneur ; quant à Mr de Fontclare, il est passé général de notre brigade.

Ici nous lisons beaucoup, journaux, revues et livres qu'on nous prête. Mais quelques fois on joue aux cartes, aux dames ou au jeu de l'oie. On passe le temps le mieux qu'on peut. Tu remercieras tout le monde de penser à moi, merci.

Je n'ai aucune nouvelle de Paul ni de Joseph, il est vrai qu'ils ne connaissent pas encore mon adresse, car les communications sont longues avec le front, et mes cartes ne sont pas encore arrivées. Dans tous les cas je vais bien, et je peux dormir. D'ailleurs je ne souffre pas , sauf lorsqu'on me panse ; ainsi ce matin j'ai beaucoup souffert, c'est qu'on me met l'iode dans la plaie pour bruler, et cela en assez grande quantité.

Enfin cela aura une fin, et j'espère bien pouvoir avoir une convalescence si petite soit elle pour aller à Moras avant de retourner au dépôt. Ma dernière lettre t'a racontée comment j'ai été blessé.

Ici on est bien,on a pas à se plaindre. Nous ne sommes que 7 dans notre pièce, aussi sommes nous tranquilles.

Le temps est bien triste, pluie continuelle ; mais le froid s'est calmé.

Allons, Adieu à bientôt de tes nouvelles dans l'espérance de nous revoir avant de retourner au feu, si la paix n'est pas encore signée dans l'intervalle mais cela menace de durer encore !!!!! Je t'embrasse de tout mon coeur.

Maurice


Ce 25 Novembre 1914

Mon cher Maurice, ainsi donc te voilà blessé, mon cher, je te fais toutes mes félicitations. C'est une blessure glorieuse qui honore grandement notre famille. Je pense que ça ne sera pas grand chose et que tout s'arrangera pour le lieux avec du repos (la jambe étendue) des bains chauds, des pansements humides ou antiseptiques. Tu as bien mérité un peu de repos après 3 mois et demi d'une campagne aussi dure. Dans le fond tu es un homme heureux : le fils Z. de Beaurepaire est tué ; un fils D. tué ; son frère le médecin blessé ; les 3 fils F. sont blessés assez grièvement ; Louis C. a la figure très abimée etc... que de deuils à la fin de cette guerre. Jusqu'à présent je suis toujours sain et sauf ; j'ai échappé à pas mal de mauvaises passes comme tout le monde. J'espère que ça durera jusqu'au bout. Le temps devient très froid ; aujourd'hui est tombée la 1ere neige de l'hiver. Les tranchées  ne doivent pas être confortables. Je suis à environ 30 minutes des Boches ; je t'écris au coin du feu dans une belle maison placée à coté d'une autre détruite il y a 3 jours par des obus de 210. Joseph et Maman viennent de m'écrire et vont bien. Ils réclament des lettres fréquentes As-tu reçu ton fameux colis : il sera arrivé peut-être après ton départ. Le mien est arrivé à bon port. Je demande des tuyaux sur ta blessure au médecin chef de l'Hopital ; Je t'embrasse

Paul


25 novembre 14

Chère maman

Rien de nouveau. Un peu de mieux, temps superbe. J'ai reçu une lettre de Renage avec un petit billet ; ils vont tous bien et regrettent que tu ne puisses aller passer quelques temps chez eux ; N'y passerais tu qu'une semaine, cela te changerait un peu !! Pour moi je ne peux encore rien de te dire au sujet de ma blessure et d'une convalescence possible. Je t'en avertirai toujours à l'avance. Rien de nouveau, là-bas. C'est bien long, mais j'ai foi en ces évènements extraordinaires, division, traité qui avanceront la fin de la guerre ; espérons le. A bientôt je t'embrasse mille et mille fois.

Maurice


Prochaines lettres vers le 1er décembre 

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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 10:13

 Résumé des lettres précédentes :
Les 3 frères, Maurice le sergent, Paul le médecin et Joseph le vicaire, après une courte période d'observation ont été lancés dans la tourmente. La vie de Paul et Maurice n'a tenu qu'à un fil pendant cette période qui sera finalement la plus meurtrière de la guerre. Après une reculade spectaculaire, voici le temps de la contre-attaque avec la désormais fameuse bataille de la Marne, dont chacun n'aura bien sûr qu'une vision extrêmement parcellaire.
La mère de ces trois jeunes hommes est toujours dans un village du sud de la France tandis que le père et leur soeur, Yvonne, sont bloqués dans le nord à Maubeuge, envahi par les Allemands.


Joseph, au centre de la photo prise dans les Vosges, après quelques mois de guerre

Toul ce 1er nov 1914


Mon cher Maurice,


Avant de m'étendre sur la paille je t'adresse un souvenir en ce soir de Toussaint. Je n'ai reçu encore qu'une lettre de toi et voilà bien la neuvième que je t'écris. Je voudrais bien apprendre que tu les as toutes lues. Paul m'a écrit plusieurs fois, je n'ai que 3 de ses cartes. Il va bien et il attend les articles d'hiver que maman lui a annoncées. Je sais que tu avais toi aussi un paquet. Je suppose que tu l'as reçu. Il y a trois jours nous arrivait en qualité d'éclopé un pauvre galeux, sale et misérable. Tu ne devinerais pas qui était ce soldat. Jean Y.. J'ai causé longuement avec lui, il m'a raconté ses mille et une aventures. Je le reverrai avant son départ. Allons vite un mot, je vais faire un bout de prière et je penserai bien à toi. Je t'embrasse de tout coeur

Joseph


Ce vendredi 13 Novembre 1914

Ma chère Maman,


Votre lettre du 6 vient de me parvenir, m'apprenant que vous étiez sans nouvelles de moi depuis une quinzaine. J'ai pourtant écrit 2 ou 3 cartes ces temps-ci qui ont dû vous arriver. J'écris toujours au moins une fois par semaine, parfois deux. La poste fonctionne assez bien en ce moment. Il est vrai que la guerre de siège s'est généralisée et que la plupart des troupes sont pas suite à poste fixe. De notre côté c-à-d- dans les Hauts de Meuse notre situation est stationnaire depuis plus d'un mois. Il y a  par moments de petites actions de détail comme la prise du village de St R. à la baïonnette par notre régiment, qui a paru dans les journaux vers le 1O Novembre. Nous sommes 3 jours au repos dans un petit village au sud de Verdun. On construit de tous côtés quantité de huttes plus ou moins souterraines où l'on n'est pas trop mal. On s'ingénie à passer l'hiver de son mieux. Le froid commence à se faire sentir. Nous n'avons pas eu de neige et très peu de pluie, ce qui est très appréciable.

J'ai eu des nouvelles de Maurice : il a supporté assez bien jusqu'à présent les mille fatigues de la vie de campagne. J'espère qu'il se tirera bien d'affaire. L'essentiel est cette guerre finisse le plus tôt possible et que les Boches soient complètement écrasés. Les Russes font en ce moment du bon travail et avancent vite ; ça va être la marée qui inondera tout. Néanmoins, ici on n'en compte guère la fin de la guerre avant Pâques, mais il y a tant d'imprévu dans une guerre qu'il est oiseux   de faire des pronostics. Voici déjà plus de trois mois que nous sommes partis de Soissons et depuis nous en avons vu de dures sans faire beaucoup de chemin. Dans le mouvement de repli général nous avons fait sentir lourdement notre griffe à l'ennemi notamment du côté  de Longuyon, Sorbet, à Beausée, à la Vaux-Marie. Nous sommes restés des journées entières sous les obus qui tombent par centaines. Au début de septembre en particulier, le service médical au 67e a été bombardé toute une après-midi dans l'hôpital de Montfaucon où il fonctionne. Aussi maintenant sommes nous cuirassés. Du reste la situation a bien changé depuis ; le feu s'est fort ralenti. Presque tout se passe dans le Nord. Quelle bonne nouvelle quand on apprendra que Maubeuge est délivré. J'ai vu dans les journaux que cette ville avait subi un bombardement de 14 jours, du 25 août au 6 septembre, dont 9 par la grosse artillerie. Notre ravitaillement s'effectue très bien. Nous pouvons acheter assez facilement du thon, des conserves de truite saumonée, de saumon, de filets de maquereaux, du chocolat. Le grand succès culinaire c'est le gateau de riz, caramélisé et flambé à l'eau de vie. Au point de vue linge et lainages, j'ai touché tout ce dont j'avais besoin, jusqu'à un passe-montagne, des chaussettes de laine. Il ne me manque qu'une culotte bleue de cheval, une vareuse et un imperméable. 

Dès que je le pourrai, je vous expédierai 3 ou 400 francs est un mandat poste et par lettre recommandée. Ca me débarrassera. Vous l'utiliserez dans la mesure de vos besoins et vous pourrez mettre le surplus à la Caisse d'épargne.

Ecrivez-moi souvent. Je vous embrasse bien fort.

Dr Paul

Remis au vaguemestre le 14.


14 Nov. 14

Bien chère maman,


Tu dois être dans l'anxiété n'ayant pas reçu de mes nouvelles depuis quelques temps, mais sois sans inquiétudes, car voici six (?) jours que nous étions dans les tranchées dans l'impossibilité d'écrire, par le fait je suis absous. Je suis toujours en bonne santé, mais cette fois ci, ce n'est  pas sans accroc, un éclat d'obus dans le pied droit. Je suis évacué vers Cahors, mais je ne sais pas où encore, je t'écrirai aussitôt pour t'indiquer ma nouvelle adresse. Mais ne t'inquiète pas, ce n'est pas grand chose, on souffre un peu, mais bah !! enfin c'est pour notre droit, c'est pour la France. Je t'embrasse de tout mon coeur.

Blessé depuis le 13 au soir       Maurice



Agen, le 20 Nov 1914

Bien chère maman,


Je reçois aujourd'hui 20 ta bonne lettre du 18 qui m'a fait beaucoup de plaisir. Mais rassure toi, je ne souffre pas sauf lorsqu'on refait mon pansement parce qu'on touche à la plaie avec une lancette. Le major appuie tout le tour de l'éclat pour faire sortir le pus qui s'y trouve en grande quantité et enfonce de la charpie qui s'imbibe du pus ; pour terminer on y met un bon peu d'iode qui brûle la plaie. Je ne peux pas te dire encore quelle sera la blessure ; on tirera pas l'éclat que lorsque le pied sera revenu à son état normal, car il est très enflé, puis on le passera à la radiographie, pour voir s'il n'y a pas d'os  du métatarse de cassés. Je vis avec les sous officiers blessés ou malades ; nous sommes à 4 pour l'instant dans une petite salle chauffée où on est très bien, et bien nourris. L'un d'eux a une jambe coupée, le voilà unijambiste et il en a pris courageusement son parti, l'autre a le bras cassé, l'autre est malade, et moi le pied abîmé (un trou gros comme une pièce de 2 fr). Nous avons presque tout ce qu'il nous faut ; on nous fait passer des journaux et ainsi nous suivons les évènements, nous avons également des livres, aussi on ne s'ennuie pas.

Nous sommes soignés par des infirmiers, mais des infirmières de la croix rouge personnes très bien d'ailleurs viennent nous voir matin et soir et assistent aux pansements. Parmi les infirmiers beaucoup d'ecclésiastiques.  L'aumonier du lycée puisque nous sommes dans un lycée est venu nous voir. 

Le temps est beau, mais la température a baissé considérablement ; hier de l'avis de notre infirmier il y avait 4° sous 0 le matin.

Je me promène avec des béquilles comme un vieil invalide. Tu as compris ? C'est bien à Soupir que j'ai été blessé et voici comment.

C'était le 4e jour que nous passions en première ligne à 100 mètres des Boches nous étions dans les greniers des maisons de Soupir que nous avions crénelées ; 4 nuits de suite nous avions eu des attaques, mais sans résultats aucuns. Ne pouvant nous déloger ils essayèrent de le faire avec leurs 220 dont les effets sont terribles dans un village ; « des marmites !! ». Alors à 14 heures le jeudi ils commencèrent par une violente fusillade ; puis le canon commença la danse. Ils arrosèrent tout le village, ce fut terrible (aucune maison ne resta debout). Cependant malgré le feu, je restais en observation pour voir si ma section devait intervenir à la baionnette car on craignait que les Boches chargent ; c'est alors qu'un obus tomba 10 mètres derrière moi, détruisant 2 granges, tuant 2 ou 3 vaches qui se trouvaient derrière ; un éclat me toucha en même temps je poussai un cri, tant la douleur fut vive (un formidable coup de baton sur le corps rendrait à peu près cette douleur) ; puis toute une dégelée de pierres, de planches, de tuiles etc me dégringolait  sur le dos, sans me causer de mal heureusement ; je gagnais aussitôt la cave où se trouvait ma section et je m'y faisais panser aussitôt. Pendant ce temps 2 sections de ma compagnie atteintes par des obus se repliaient en arrière, laissant quelques morts et des blessés dans les trous faits par ces « marmites » (des trous où l'on pourrait mettre 4 chevaux). Les obus continuaient de tomber, et si près de l'endroit où nous étions que plus d'une fois nous avons cru être ensevelis ; la cave tremblait, les bougies que nous allumions s'éteignaient par l'effet de la secousse, et la porte vola en éclat.

Enfin malgré tout on riait aux éclats quand l'obus tombait près et que la cave ne s'écroulait pas ; c'était peu le cas !! enfin ! Le soir arrivait et j'avais peur d'une attaque des Allemands ; ils l'auraient faite, nous étions prisonniers ; aussi profitant d'une accalmie j'ai gagné clopin clopant le poste de secours entouré d'énormes trous d'obus. La je vis notre commandant qui pleurait ; il ordonna aux sections qui s'étaient repliées de reprendre leur position, puis à une compagnie qui était en réserve de renforcer la ligne de peur d'une charge ennemie, qui je crois ne se produisit pas.

Mais je vous assure que j'ai vécu là des instants bien terribles, car non seulement on craignait l'écrasement par ces « marmites », mais encore on redoutait une charge des Boches, car la moitié de la section qui était occupée de creuser un boyau vers les tranchées ennemies au moment de l'attaque était enterrée sous les décombres et nous n'étions plus en état de résister et d'empêcher les Boches d'entrer dans le village ; heureusement et j'en remercie Dieu rien de tout cela ne s'est produit. Si j'obtiens une assez longue convalescence (15 jours ou 1 mois) après ma guérison, j'irai la passer à Moras ; mais j'en ai encore pour quelques temps. Tu pourrais envoyer le paquet dont tu parles, les cigares et cigarettes me feront grand plaisir. J'aurai besoin d'argent également, car blessé, je ne touche plus de prêt ; on me doit encore le dernier prêt du 1 au 10, mais quand me sera t'il payé je n'en sais rien !

Quant aux affaires que tu m'as envoyées, elles sont restées en partie dans le sac que j'ai donné à un camarade de section dont le sac avait été enfoui dans les décombres à la suite du bombardement. Aussi n'ai je pas profité du linge. Enfin tant pis, d'ailleurs blessé on ne conserve rien sauf ce qu'on a sur soi. Le camarade d'ailleurs a tout mon fourbi, fusil, équipement et sac.

Dans le voyage j'ai perdu mon couteau ma pipe et ma montre, ce qui m'ennuie le plus car c'était un souvenir, la réclamer c'est impossible, car je ne sais où je l'ai perdue ; est ce à Soupir quand j'étais allongé dans la cave, est ce dans la voiture qui m'a transporté à l'ambulance, est ce dans les trains, en tout cas elle est bien perdu. La montre d'ailleurs n'allait plus, elle avait pris un bain à Marienbourg en Belgique quand nous avons été obligés de passer un ruisseau ; j'avais de l'eau jusqu'à la poitrine, tout était rouillé; Je la regrette tout de même ; que veux tu ? Je m'en passe pour le moment.

Le chef de section (adjudant) qui avait remplacé l'adjudant Nivolle mort à la suite d'une attaque à Vailly a été blessé à la main à Soupir, ce qui fait qu'il ne reste plus qu'un sergent à la section. La compagnie a eu beaucoup de pertes, les gradés manquent.

Je commence à me lever, cela change un peu, au lieu de rester coucher tout le temps, car ça fatigue. Je vais écrire à Paul et à Joseph, ils le savent déjà je suppose, car je leur ai écrit en même temps qu'à toi. A bientôt de tes nouvelles, j'attends le paquet et l'argent. Merci. Je t'embrasse de tout mon coeur.

Maurice

Pendant le trajet de Fismes à Agen (partis le vendredi à 11h nous sommes arrivés ici le lundi dans la nuit) nous avons été bien accueillis partout. Dans les gares chacun nous apportait quelque chose, vin, gateaux, fruits, café, lait, cigarettes etc. Des dames et des demoiselles montaient dans les wagons et nous distribuaient le contenu de leurs paniers. Tous les blessés étaient égayés par cet accueil, et puis de voir des dames et des jeunes filles, cela leur semblait si nouveau ?

Allons adieu 

A tout le monde donne le bonjour de ma part. Mes meilleurs souvenirs à tous.
Maurice



Commentaires de Thiaumont :
pour en savoir plus sur le parcours des régiments de Paul (67e RI) et de Maurice (127e RI de ligne) dans les premiers mois de la guerre, voici des liens utiles :

http://fr.wikipedia.org/wiki/67e_régiment_d'infanterie_de_ligne


http://fr.wikipedia.org/wiki/127e_régiment_d%27infanterie_de_ligne

Autre site incontournable : mémoire des hommes, où l'on peut retrouver la fiche de la plupart des soldats disparus :
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/


Prochaines lettres vers le 23 novembre 


 


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2 octobre 2008 4 02 /10 /octobre /2008 18:06
Résumé des lettres précédentes :
Paul le médecin, Joseph le vicaire, Maurice l'étudiant ont été mobilisés.  Maurice a écrit à sa mère restée dans le Sud de la France tandis que son père et sa soeur sont restés à Maubeuge au début de la campagne, il a échappé plusieurs fois  miraculeusement à la mort et se sent "protégé" .


campagne 1914                                             Le 6 octobre 1914


Bien chère maman,

Je regrette de ne pouvoir vous écrire plus souvent, attendu que je manque de papier à lettre, mais non pas de temps, car depuis plus de 15 jours nous demeurons et couchons dans des tranchées où vu la proximité de l'ennemi nous sommes obligés de rester de peur d'être repérés par l'artillerie. En tout cas je suis toujours en vie et en  bonne santé, bien qu'on ait presque tous la dysenterie. Pour la nourriture cela va bien, on mange à sa faim, bien que le pain manque quelquefois un peu, viande fraiche 2 fois par jour etc. Avant hier j'ai vu le 267ième de ligne, réserve du 67ième où est Paul, peut être me rencontrerais je un de ces jours avec lui, quel plaisir ce serait pour moi de revoir quelqu'un !! quel est l'adresse de Joseph ?

Avez vous eu depuis des nouvelles de papa ? Je n'en ai plus depuis le 15 Août ; je ne vois rien sur le sort de Maubeuge ??? Espérons et grâce à Dieu nous nous reverrons enfin  quand sera terminé cet horrible cauchemar ?! Que de ruines amoncelées, que de pertes de toutes sortes, que de vides dans les familles, quoique les tués soient relativement peu nombreux. Beaucoup de blessés. Quant aux Allemands, on les dit en mauvaise situation ; d'ailleurs notre artillerie leur cause des pertes énormes et surtout en tués. Espérons que cela finira bientôt et tout à notre honneur et gloire avec la victoire qui est assurée. Donne moi de tes nouvelles souvent et de celles de tous. Je t'embrasse mille et mille fois de tout coeur

ton Maurice



Le 14 octobre 14

Bien chère maman,


J'ai reçu une carte du 25 et ta lettre du 2 octobre qui m'a causé le plus grand plaisir en me donnant des nouvelles de papa et de Joseph. Ils sont tous en bonne santé malgré le bombardement, mais quelle douleur ce doit être pour eux d' être sans nouvelles de nous tous, quel martyre pour papa, que Dieu le préserve et nous le rende, car il pourra être fier de ses 3 fils qui tous auront fait leur devoir et surtout continué les traditions de la famille. Aujourd'hui nous nous préparons à prendre d'assaut les formidables positions que l'ennemi a fortifiées devant nous, il est peut être probable que nous  aurons à utiliser la baïonnette, alors gare à eux. Je vais toujours bien, rien de saillant ; cependant une grande bataille s'est engagée, sans résultats encore car les positions à prendre sont formidablement défendues. Je t'écrirai  quoi bientôt. 

Sois sans inquiétudes. J'écris à l'oncle qui m'a écrit avant hier. Rien de Joseph ni de Paul, il est vrai que je ne leur ai pas encore écris, mais je vais le faire aujourd'hui.

Demain soir avec l'appui de Dieu nous coucherons dans les tranchées allemandes, à moins que nous ne les repoussions fort loin, ce qui serait à souhaiter. Malgré tout la victoire nous restera, mais ce sera long. Allons adieu et écris moi très très souvent, tes lettres me font tant de joie !! écris. Je t'embrasse de tout coeur bien filialement 

ton Maurice

J'ai assez d'argent ; mon prêt me suffit amplement 0,72 cmes par jour. Mais tu pourrais m'envoyer une solide paire de gants, 2 paires de chaussettes épaisses et chauds, du chocolat et un caleçon en cotton (genre tricot).


Adresse : B. sergent Troupes mobilisées 127 1er bataillon 4e compagnie



 

Prochaines lettres vers le 1er novembre 

 

 

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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 14:40

  
commentaires de Thiaumont : Maurice, 21 ans, au centre de la photo (prise quelque temps après ces lettres)
Ci dessous : uniformes français au début de la guerre avec les fameux pantalons rouges...

Résumé des lettres précédentes :
Maurice, l'étudiant, Paul, médecin et Joseph  vicaire, ont été mobilisés et sont partis à la hâte.
Leur mère est dans le sud de la France où elle tient une épicerie et leur père et leur soeur sont à ce moment-là  à Maubeuge. Le round d'observation avec les Allemands est vite terminé...

10 Septembre 14


Bien chère maman,


Je t'écris 2 mots à la hate sur le terrain pour ...te dire qu'à cette date encore et malgré les nombreux combats auxquels j'ai pris part je suis en vie et en bonne santé.

Je t'assure que nous en avons vu de terribles déjà et je ne sais comment j'y ai échappé, je crois que Dieu me protège visiblement et je l'en remercie vraiment. 

Après avoir battu en retraite quelques jours nous avons pris l'avantage et depuis 5 jours nous poursuivons l'ennemi sans trêve.

Adieu je t'embrasse 

écris moi et à Maubeuge car je n'ai pas le temps.

Pense souvent à moi comme je pense à toi

Maurice

vive la France



19 Septembre 14


Bien chère maman,

Si je ne vous écris pas souvent c'est que je n'en ai pas le temps car vous savez à la guerre on ne fait pas ce qu'on veut. Je profite d'un moment de répit pour vous montrer que je suis encore en vie et non blessé, malgré tous les obus qui nous tombent sur le dos. J'ai foi en Dieu et j'espère en sortir vivant, car il a fallu une intervention quelconque pour que je ne sois pas blessé ou tué. Je suis sergent maintenant. Savez vous où se trouvent papa et Yvonne puisque Maubeuge est aux Allemands ? Je crains pour eux et pour le mobilier renseignez moi vite (voir adresse au verso). Comment allez vous ; je vous embrasse

Maurice B.

Sergent

127eme Régiment

1er Bataillon

 

Prochaines lettres vers le 6 octobre

 

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2 août 2008 6 02 /08 /août /2008 21:51
Résumé des lettres précédentes

Maurice, le cadet qui a  réussi son "bac de philo" est depuis un an "au régiment" avant d'entamer, pense t'il, des études de droit. Il a des galons de sergent mais n'a pu devenir officier ; Paul  entame sa 3e année de service en tant que médecin aide-major à Epernay, dans un régiment de Dragons. Joseph, l'ainé, est vicaire dans le sud de la France. Leur parents et leur soeur Yvonne sont à Maubeuge, tout au nord. La guerre les surprend comme un orage au milieu d'un ciel bleu, bien que Maurice, dans son dernier courrier du 14 juillet, ait évoqué un "temps malsain", prémonition, peut-être  de ce qui les attendaient  pour de longues années...
Thiaumont

Lundi 3-8-14

 

Je profite encore d'une heure de permission pour vous écrire quelques mots.

La mobilisation s'achève et il est temps je crois car les Allemands paraît-il envahissent la frontière.

Nous partons on ne sait encore quand et où, ce sera peut-être mercredi matin. En tout cas on partira et veuillez croire avec plaisir car on s'ennuie ici, on veut se battre. Espérons en la victoire, il nous la faut à tout prix. Ce matin j'ai accomplis mes devoirs, je suis tranquille. J'ai 15 hommes à moi. Les réservistes sont arrivés aujourd'hui. Quand à Joseph il est parti sans doute pour le 75ieme, Paul est peut être sur la frontière. 

Je vais bien et j'ai bon espoir de revenir. Si on passe par Maubeuge tachez de venir me voir, je serai très heureux et maman !!!

Mon adresse je vous la donnerai ultérieurement. Allons adieu. Conservez nous en bonne santé priez pour Joseph Paul et moi et pour la France

Maurice

 

Tillot sous-les-côtes 11 août 1914

 

Bien chers,

 

Nous voici petit à petit en route vers le Nord. Notre corps d'armée se tasse pour faire place aux nouveaux arrivants. Hier à midi trente nous avons quitté Hattonville par une chaleur effroyable pour venir à 6h de là, à Tillot sous les cotes. Nous sommes toujours au pied des côtes de Meuse, dans la plaine de la Woëvre, face à Metz qui se trouve à une trentaine de kilomètres. Les Allemands seraient à Spincourt à une trentaine de Kilomètres au N.E. de nous. Ils ont fait une attaque de nuit hier contre Mangienne où se trouve l'aile gauche de notre armée, l'armée de l'Est, la mienne, juste au milieu des 5 armées françaises faisant face au Nord et à l'Est. Depuis ce matin, nous sommes l'arme au pied, prêts à partir. Une division de cavalerie est allée reconnaître si l'attaque allemande de cette nuit était soutenue par une masse. Jusqu'à présent nous n'avons vu aucun allemand, nous n'avons tiré aucun coup de fusil. Je me crois toujours en manoeuvres. Cependant par moments nous entendons le canon soit au Nord, soit à l'Est. Je pense que vous avez lu le combat de Mulhouse. Notre artillerie s'y est montrée supérieure, d'après les dires. Un régiment d'artillerie française aurait fait une attaque endiablée à la baïonnette. L'impression en Alsace a dû être grande.

De temps en temps nous voyons des aéroplanes français porteurs de dépêches. Dimanche dernier nous avons aperçu planant au dessus de Metz un ballon observatoire allemand. J'aurai besoin d'une paire de chaussures solides : celles que j'ai commencent à lâcher. Point de villes à proximité et du reste tout est enlevé. Envoyez-moi donc une paire de brodequins solides à semelle épaisse et pourvue de gros clous, à bouts carrés. Si vous pouvez y joindre un gobelet de cuir ou en métal s'emboitant, ce sera parfait. Il me faudrait cela le plus tôt possible naturellement. Je vous répète que tous nos envois soit de lettres, soit de paquets doivent être adressés à Soissons, au 67E d'infanterie. Le dépôt du 67e, resté à Soissons se charge de nous faire parvenir lettres et paquets. Ma pointure en chaussures est au maximum 40. Mieux 39 ½. Si Maman est toujours en Alsace, il n'y a pas moyen de lui écrire ou de recevoir de ses nouvelles. Je pense la voir dans quelques semaines quand nous aurons franchi la frontière. Inutile de lui envoyer nos lettres qui seraient arrêtées du reste, ou bien ouvertes.

J'ai bien fait de demander à passer officier. Je suis à cheval ; j'ai une cantine personnelle, une ordonnance. Je suis toujours logé quand c'est possible : jusqu'à maintenant j'ai toujours eu un lit. Je vis à la popote de l'Etat-major du régiment où nous sommes fort bien. J'apprends là un tas de détails de mobilisation, de formations d'armées fort intéressants. Nous avons un colonel qui paraît être un homme de grande valeur et très averti. J'ai touché le 8 août, mon indemnité d'entrée en campagne soit 500 francs. Si j'étais sûr qu'un envoi d'argent vous arrive, je vous en expédierais bien une partie, d'autant plus qu'à part des suppléments de nourriture ou de boisson, je ne dépense pas beaucoup.

Samedi dernier, je suis allé à cheval à Vigneulles sous-les-côtes où se trouve l'E.M. Du 6e corps d'armée ; j'ai vu amener un prisonnier allemand  qui m'a paru bien résigné. Son uniforme était gris-souris.

Que deviennent Joseph et Maurice et où sont-ils ? Ils ont dû vous écrire. Expédiez moi leur lettres : ça m'amusera. Envoyez-moi des détail sur Maubeuge, les arrivées de troupes, les dispositions prises, l'état d'esprit des habitants. Ici on ne sait pas grand chose. Expédiez-moi des journaux assez souvent. Nous sommes affamés de nouvelles. A bientôt vos lettres. Je vous embrasse.

D Paul B.

Suite des lettres vers le 10 septembre...
Au début de la guerre, les armées étant sans cesse en mouvement et la poste aux armées peut-être encore insuffisamment organisée, la correspondance est assez éparse. Elle deviendra beaucoup plus dense à partir de l'automne 1914.
Thiaumont 

 

 

 

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Published by thiaumont
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